L'aventure de la TOB, partie 2 : 1965-1975

1965-1975 : de quelques incidents de parcours

Quand fut lancée l’aventure de la TOB, beaucoup étaient sceptiques, notamment nombre de membres des Sociétés bibliques. On craignait des désaccords importants entre les collaborateurs catholiques et protestants. Aussi avait-on prévu deux comités d’arbitrage, l’un pour l’A.T., l’autre pour le N.T., dont les membres présentaient une autorité indiscutable : les professeurs Wilhem Vischer et Roland de Vaux pour l’A.T., les professeurs Oscar Cullmann et Pierre Benoit pour le N.T. Or ces derniers ne furent jamais sollicités, et les premiers ne le furent qu’une seule fois, au sujet du Cantique des cantiques – d’ailleurs en vain, puisque les deux arbitres refusèrent de trancher le débat ! Il convient toutefois de mentionner quelques incidents de parcours.

L’annotation, côté protestant

Quand parut le fascicule de l’Épître aux Romains, présenté solennellement le 16 janvier 1967 à la Sorbonne, il ne se manifesta aucune réaction négative devant l’ampleur de l’annotation. Mais, un an plus tard environ, une violente réaction se produisit aux États-Unis. Certaines Églises menacèrent même de faire schisme et de créer une nouvelle Société biblique si l’ABU (Alliance biblique universelle) s’obstinait à assumer les notes de la TOB. Le secrétaire général, O. Béguin, se rendit à Paris, convoquant les deux secrétaires de la TOB et le secrétaire général de l’Alliance biblique française. Une solution fut trouvée, grâce au pasteur Pierre Marcel, qui était à la fois secrétaire général de l’Alliance biblique française et directeur de la petite maison d’édition protestante Les Bergers et les Mages. Il fut alors décidé que l’ABU gardait le copyright de la traduction, tandis que Les Bergers et les Mages aurait celui des notes.

L’annotation, côté catholique

Le 6 novembre 1972, les éditions du Cerf et l’ABU invitaient les chrétiens à célébrer en l’église Saint-Germain-des-Prés la parution de l’édition dite intégrale du Nouveau Testament de la TOB. Comme il allait de soi, Mgr Righi-Lambertini, nonce à Paris, fut invité. Un exemplaire lui avait été adressé à l’avance. Or, après en avoir pris connaissance, il se trouva placé devant un cas de conscience : pouvait-il, en tant que représentant du Saint-Siège, se rendre à la célébration, donnant ainsi son aval à cette traduction œcuménique ? En effet, le 1er juin 1968, le Comité exécutif de l’ABU et le Secrétariat romain pour l’Unité des chrétiens avaient conclu un accord sur les directives concernant les traductions interconfessionnelles de la Bible (voir p. 00). Cet accord précisait les types d’annotations pouvant être proposés : leçons différentes, traductions différentes, explication des noms propres, jeux de mots, situations historiques, culturelles. En revanche, toutes les notes présentant un caractère plus théologique étaient radicalement exclues. Dans son commentaire de l’accord, le père Walter M. Abbott, assistant du cardinal Bea, critiquait même les options de la TOB. Les scrupules du nonce étaient compréhensibles. Rassuré par les pères A.-M. Carré et F. Refoulé, il se rendit à la célébration, à laquelle participait aussi le pasteur Willem Visser’t Hooft, premier secrétaire du Conseil Œcuménique des Églises.

À propos de la Première épître de Pierre

« Au point de départ, la Première épître de Pierre avait été confiée au pasteur Jean-Claude Margot et au père Marie-Émile Boismard. Celui-ci dut abandonner en raison du surcroît de travail que lui coûtait la mise au point de la Synopse des quatre évangiles en français (le tome 1 était paru en 1965, le tome 2 paraîtra en 1972). Le 22 juillet 1968, le père Refoulé me demanda si j’acceptais le travail. Honoré, je répondis toutefois que je ne partageais pas toutes les options du père Boismard. Le père Refoulé m’assura de ma liberté en la matière et me demanda de prendre contact avec J.-C. Margot.

Celui-ci avait déjà traduit et commenté les Épîtres de Pierre (1960). Membre de l’Alliance biblique universelle, il dirigeait de nombreuses sessions en Afrique sur les problèmes de traduction. Son livre Traduire sans trahir : la théorie de la traduction et son application aux textes bibliques (1979) est le fruit de cette longue expérience. C’est dire que j’avais quelque appréhension à travailler en "réviseur" (selon les termes du contrat), avec lui comme "traducteur principal". Dès la première rencontre, l’amitié a jailli et nous avons œuvré avec beaucoup de joie. Il est venu me visiter à Bourges et moi-même j’ai découvert les charmes de la petite ville d’Aubonne, au bord du lac Léman. Sans aucun doute la collaboration avec lui représente la plus belle expérience œcuménique de ma vie.

Notre introduction dépassait les limites prévues, mais grâce à l’appui du coordinateur Pierre Dornier elle a "passé la rampe", moyennant quelques allégements. Me tenait à cœur la traduction de hierateuma (1 P 2,5.9). J’étais convaincu par la thèse de J. Elliott, The Elect and the Holy (1966) que J.-C. Margot ne connaissait pas. Sans difficulté il a accepté la traduction "communauté sacerdotale" (et non pas "sacerdoce") qu’impose la référence à la Septante, celle-ci ayant forgé ce terme pour illustrer la fonction d’Israël par rapport aux nations. Restait à attendre le verdict des réviseurs. Peu de remarques nous furent transmises, aucune sur "communauté sacerdotale". De même en ce qui concerne la révision de 1988 qui, pour le passage en question, a retouché le début. Au lieu de "C’est en nous approchant de lui, pierre vivante,… " (1972) on a désormais "Approchez-vous de lui, pierre vivante, ... Vous-mêmes, comme des pierres vivantes, entrez dans la construction." La modification porte sur le style en donnant au premier participe la valeur d’un impératif, comme ailleurs dans l’épître. » (Édouard Cothenet)

Peu après, une audience fut demandée au pape Paul VI pour lui remettre solennellement un exemplaire de la traduction œcuménique du Nouveau Testament. L’accord du 1er juin 1968 et son commentaire par le père Abbott ayant été interprétés par certains comme une sorte de désaveu de la TOB, la délégation demanda la présence du cardinal Johannes Willebrands, président du Secrétariat pour l’Unité des chrétiens, afin d’appuyer le caractère « ecclésial » de la TOB.

Le 22 janvier 1973, le père Réginald Ringenbach, alors directeur des éditions du Cerf, les deux secrétaires F. Refoulé et G. Casalis, et le pasteur Paul Fueter, secrétaire général de la Société biblique suisse, accompagnés par le cardinal, furent reçus en audience privée par le pape Paul VI. L’audience se prolongea une vingtaine de minutes et le pape tint à prononcer un discours, (probablement rédigé par le cardinal Willebrands) : « La traduction œcuménique que vous avez voulu Nous présenter occupe cependant une place toute particulière. En effet, elle n’est pas seulement une traduction moderne, avec des notes de caractère géographique, historique et linguistique, comme cela se fait habituellement ; elle offre au lecteur d’amples notes exégétiques et théologiques. À propos de ces notes, nous pouvons faire cette observation ; sauf une introduction à telle ou telle épître et à certains textes traditionnellement controversés – où d’ailleurs figurent les interprétations propres aux diverses confessions –, votre commentaire est tel que presque toujours il ne présente qu’une seule et même interprétation qui peut être honnêtement acceptée par les représentants de toutes les confessions ayant participé à ce travail. Ce n’est pas ici le moment de nous arrêter au labeur que vous avez accompli. Qu’il nous suffise d’exprimer notre satisfaction pour le fait que les cent cinquante artisans de cette traduction – protestants, orthodoxes et catholiques – aient pu se rencontrer d’une telle façon et collaborer dans une telle mesure pour présenter la Parole de Dieu.» [1]

L’annotation, côté orthodoxe

Les exégètes orthodoxes, n’étant que peu nombreux et surchargés, ne purent collaborer à l’entreprise que de loin. Toutefois, tous les textes leur étaient soumis en priorité. Or certains d’entre eux s’alarmaient des options critiques de la TOB jugées trop libérales ou trop rationalistes, trop éloignées des interprétations des Pères de l’Église (voir p. 00-00). La crise éclata avec le passage suivant de l’introduction à l’Évangile selon Matthieu : « Aussi, faute de connaître précisément le nom de l’auteur, convient-il de se contenter de quelques traits dessinés dans l’évangile lui-même : l’auteur se reconnaît à son métier. Versé dans les Écritures et les traditions juives, connaissant, respectant, mais interpellant rudement les chefs religieux de son peuple, passé maître dans l’art d’enseigner et de faire comprendre Jésus à ses auditeurs, insistant toujours sur les conséquences pratiques de son enseignement, il répondrait assez bien au signalement d’un lettré juif devenu chrétien, un “maître de maison qui tire de son trésor du neuf et du vieux” (13,52). »

À la suite de l’intervention du professeur Nicolas Koulomzine, une première et brève rencontre eut lieu entre les évêques des Églises orthodoxes et les deux secrétaires au siège de la Fédération protestante de France, rue de Clichy à Paris. Cette rencontre fut quelque peu décevante. Une autre se tint aux éditions du Cerf, le 24 mai 1971, à laquelle participaient près d’une trentaine de théologiens orthodoxes. Le débat fut long, mouvementé et souvent discordant. À la suite de cette rencontre, les théologiens orthodoxes rédigèrent un texte fixant la position de leurs Églises vis-à-vis de la TOB. Tout en maintenant leur participation à celle-ci, les théologiens tenaient néanmoins à souligner leurs divergences. Ce texte fut publié, en note, dans la préface de la TOB.

De la difficulté à rédiger une introduction

Dès le commencement, les responsables du projet avaient estimé que les introductions pouvaient faire problème. Or, à leur étonnement, la rédaction de celles-ci n’avait jusqu’alors créé aucune difficulté. C’est peu de mois avant la publication du Nouveau Testament, alors qu’une partie importante du manuscrit se trouvait déjà chez l’imprimeur, que la crise surgit. L’introduction que les traducteurs de l’Évangile selon Matthieu, les professeurs Pierre Bonnard et Xavier Léon-Dufour, remettaient au secrétariat de la TOB se révélait squelettique. Alors que cet évangile a 28 chapitres, l’introduction n’était guère plus longue que celle de l’Épître à Philémon qui n’a que 25 versets. Qu’était-il arrivé ?

Les deux exégètes, qui s’étaient mis d’accord sur tous les points litigieux ou difficiles de l’Évangile – et ils sont nombreux –, ne parvenaient plus à s’entendre pour donner une présentation synthétique de l’œuvre et surtout de l’ecclésiologie matthéenne. Le temps pressait. En accord avec les traducteurs, une commission fut constituée, comprenant les deux coordinateurs du N.T., les deux secrétaires et tels autres exégètes aisément accessibles. En quelques jours, un projet d’introduction put être présenté aux deux auteurs. Ces derniers, après diverses corrections, l’approuvèrent. Cette crise, sans conséquence, a toutefois fait prendre conscience des limites de l’effort pour parvenir à une intelligence commune des « Saintes Écritures ».

Les Psaumes, de la TOB au psautier liturgique

« Dans l’équipe des Psaumes, les leaders étaient protestants : Alphonse Maillot, André Lelièvre, André Caquot. Pour les catholiques, il y avait Charles Hauret, Antoine Guillaumont et Alfons Deissler. Sont venus ensuite le pasteur Jean Alexandre et le père Théodore Duprey, osb. Comme c’était une grosse équipe, on me demandait d’assister à toutes leurs réunions. La première s’est déroulée à Taizé en 1967.

Dans ce village de Saône-et-Loire à vocation œcuménique, nos collègues protestants se demandaient un peu où ils étaient tombés, même après un déjeuner avec le prieur Roger Schutz ! À l’équipe officielle s’était joint le père Joseph Gelineau, spécialiste des psaumes engagé dans la mise en place de la réforme liturgique catholique issue de Vatican II. Celle-ci était alors en chantier et il était clair que le psautier de la Bible de Jérusalem n’allait pas devenir le psautier officiel des Églises catholiques francophones. Le père Gelineau venait là pour voir si celui la TOB pourrait être utilisé. Or, dans la tradition réformée, les psaumes sont une lecture au même titre que les autres livres bibliques ; ni les pasteurs Maillot et Lelièvre, ni le professeur Caquot ne se voyaient faire une traduction adaptée à la psalmodie monastique. J. Gelineau l’a vite compris et il est resté discrètement en retrait. Cependant, quand l’équipe tombait sur un passage difficile, sa grande connaissance des psaumes l’amenait à faire de modestes suggestions ; à la fin de la session, tout le monde avait apprécié sa présence et demandait à ce qu’il revienne l’année suivante. Plus tard, A. Maillot l’a invité à prêcher dans sa paroisse de Lamastre en Ardèche.

Cela a eu une conséquence : en accord avec l’épiscopat, une autre équipe – également œcuménique – a été constituée pour élaborer le psautier liturgique ; elle prenait comme texte de base la traduction de la TOB (donc le texte hébreu massorétique) et elle le travaillait selon les exigences de la psalmodie. J’ai également participé à tous ces travaux en tant que représentant de la TOB. Rencontrer régulièrement Didier Rimaud, Patrice de La Tour du Pin et quelques autres était passionnant. Le Psautier version œcuménique texte liturgique est paru en 1977 avant d’être intégré en 1980 dans la Liturgie des Heures.

Un mot encore sur le professeur Caquot. Puisque la règle de la TOB était le respect du texte massorétique, il décida de jouer le jeu au maximum. Il avait donc avec lui les Miqra’ot Gedolot et consultait les solutions des rabbins médiévaux quand il y avait une difficulté. Parfois, à l’heure du déjeuner, il nous laissait partir et prenait son repas avec Rashi de Troyes ou Ibn Ezra. Au retour, il nous proposait des solutions. Toutes les notes qui font référence à ces exégètes médiévaux viennent de lui. » (Jean-Louis Déclais)

Lorsque plane un désaveu du Vatican

Quand parut l’A.T., en 1975, il ne sembla pas nécessaire aux responsables de se rendre de nouveau à Rome pour remettre au Saint Père un exemplaire de cette édition. En revanche, ils lui adressèrent un exemplaire magnifiquement relié aux armes du Vatican. Il est d’usage que le Saint Père remercie par un bref billet ceux qui lui adressent leurs œuvres et qu’il leur envoie sa bénédiction. Or, ils ne reçurent rien. Ce silence surprit.

Le 6 avril 1976, de retour de Rome, le cardinal Paul Gouyon téléphonait au père Refoulé, secrétaire catholique de la TOB, lui demandant une rencontre de toute urgence. À Rome, le cardinal avait eu une audience avec le pape Paul VI et celui-ci lui avait dit que s’il n’avait pas remercié de l’envoi de l’A.T. de la TOB, c’était intentionnellement, en raison de l’introduction et de la traduction inacceptables, du fait de leur caractère érotique, du Cantique des cantiques. Puis, il avait invité le cardinal Gouyon à se rendre auprès de Mgr Giovanni Benelli, substitut à la Secrétairerie d’État. Ce dernier reprocha aux traducteurs et aux responsables de la TOB de n’avoir pas respecté les règles herméneutiques de l’Église catholique. Le désaveu était grave et l’entreprise menacée de discrédit.

Qui avait pu dénoncer la traduction du Cantique ? Certes, des collaborateurs de la TOB qui avaient reçu, dès mai 1969, un exemplaire « stencylé » de la traduction et de l’introduction n’approuvaient ni l’une ni l’autre : « … interprétation non conforme avec la tradition catholique et qui ne distingue pas clairement l’amour dans le mariage et l’amour hors du mariage,… audaces de traduction, excès de réalisme ou de précision technique inconciliables avec le sens du texte et avec la poésie… » À la suite de remarques faites par les collaborateurs de la TOB, les traducteurs avaient accepté quelques corrections. Celles-ci toutefois furent minimes.

Quoi qu’il en soit, quelle pouvait être la critique de Mgr Benelli ? Peut-être entendait-il se référer à la Constitution dogmatique sur la foi catholique Dei Filius du concile Vatican I (1870) où il est dit : « Il n’est permis à personne d’interpréter [la] sainte Écriture contrairement [au] sens [qu’a tenu et que tient notre Mère la sainte Église] ni non plus contrairement au consentement unanime des Pères. » Y aurait-il eu dans le cas présent « consentement unanime » ? Les Pères de l’Église ont majoritairement donné du Cantique des interprétations allégoriques. Mais non pas tous. Et l’interprétation littérale a fait peu à peu son chemin à l’époque moderne. Il est significatif que l’introduction du Cantique dans l’édition révisée de la Bible de Jérusalem (1973) favorise l’interprétation littérale, sans pour autant récuser l’interprétation allégorique, ce que ne fait pas non plus l’introduction de la TOB. Cela a été mentionné dans un long rapport adressé à Mgr Benelli et l’affaire n’eut pas de suite.

De quelques critiques acerbes

En 1971, la revue Itinéraires avait déjà dénoncé la Bible de Jérusalem sous le titre « la déroute de la Bible de Jérusalem » et les pères Benoit, Lamarche et Feuillet avaient même été accusés de falsification ! La TOB ne devait pas être épargnée.

Ce fut le verset 4 du chapitre 4 de 1 Thessaloniciens – passage difficile entre tous – qui devint la cible de toutes les critiques. Ce verset était ainsi traduit : « Que chacun d’entre vous sache prendre femme pour vivre dans la sainteté et l’honneur. » La première attaque parut en 1975 dans le numéro 155 de La Pensée catholique. Le ton restait modéré et l’auteur, Louis Salleron, avait l’honnêteté de reproduire la longue note explicative de la TOB, édition intégrale. Le même passage devait être pris à partie beaucoup plus violemment dans le numéro 217 (1977) d’Itinéraires sous la plume de Gérard Garitte, professeur à l’Université catholique de Louvain, spécialiste des langues copte, syriaque, arménienne. Mais la critique la plus acerbe parut un an plus tard, fin 1978, dans le numéro 177 de La Pensée catholique. L’article était dû au professeur Édouard Delebecque, éminent helléniste, qui prêtait aux traducteurs de la TOB le dessein de vouloir toucher à la légitimité du célibat ecclésiastique. Pourtant, rien dans la longue note rédigée par les auteurs ne permettait de leur attribuer cette arrière-pensée. Ainsi, en dépit de toutes les précautions qu’ils avaient voulu prendre, les responsables de la TOB n’étaient pas parvenus, à leur grande tristesse, à dissiper toute suspicion.

 

La TOB a-t-elle tenu ses promesses ?

Quand fut publié l’Ancien Testament de la TOB, les éditions du Cerf lancèrent ce slogan publicitaire : « Sans précédent dans l’histoire, sans équivalent dans le monde. » Ce slogan, quelque peu triomphaliste, était pourtant véridique. La TOB était effectivement la première entreprise de ce genre. En revanche, concernant la deuxième partie du slogan, « sans équivalent dans le monde », les responsables pensaient que la TOB deviendrait rapidement obsolète. Or, elle demeure un prototype. Selon le pasteur Jacques Maury, « Comme telle, [la TOB] reste aujourd’hui encore unique en son genre : si nombreuses ont été depuis les traductions œcuméniques en d’autres langues, aucune ne se présente avec un tel apparat de lecture commune. Mais, quoiqu’il en soit, voit-on le défi que représente son existence même ? Si, catholiques, protestants et orthodoxes, nous sommes capables de lire et de comprendre toute la Bible – sans qu’apparaissent autrement qu’en de très rares notes des divergences confessionnelles d’interprétation – quel prétexte trouverions-nous à nous accommoder de rester indéfiniment séparés ? »

Les responsables de la TOB espéraient que cette traduction annotée aiderait les chrétiens à parvenir à une intelligence commune de l’Écriture, même si le père B. Dupuy observait très justement qu’il ne saurait y avoir au sens strict d’exégèse œcuménique : « Il n’y a pas de critère d’unité valable pour les exégètes qui pourrait exister indépendamment de l’Église. Mais on doit reconnaître qu’à force de lire la Bible ensemble, à force de l’écouter, à force de s’y soumettre pour l’annoncer au monde et de se l’annoncer entre eux, les chrétiens peuvent désapprendre leurs désaccords. Et il est clair que cette démarche est largement commencée : les chrétiens ont appris à se rapprocher, et ce progrès est venu d’une écoute commune de l’Écriture. En ce sens, on pourrait dire que l’Évangile se révèle lui-même critère d’exégèse œcuménique. Dans la mesure où les chrétiens le reçoivent et lui obéissent, l’intelligence de l’Écriture leur est donnée, et avec elle la tradition et l’unité de l’Église. »

À vrai dire, les divers incidents nous avaient fait prendre conscience des limites de nos accords. Toutefois, nous étions persuadés que notre travail en commun nous avait appris à dépasser nos vieux clivages confessionnels. Nous restons persuadés que la TOB contribuera à une meilleure intelligence commune de la Sainte Écriture. Mais le chemin sera encore long avant que nous parvenions à « désapprendre nos désaccords ». Beaucoup plus long que nous ne le croyions quand nous avons achevé la traduction de l’Épître aux Romains !

Fr. François Refoulé, o.p. [2]

 



[1] De toute évidence, l’entreprise de la TOB se trouvait ainsi entièrement approuvée par le Saint-Siège. Malheureusement, ce discours ne paraît pas avoir eu le retentissement espéré si l’on en juge d’après la publication en 1989 du Code de droit canonique annoté (annotation empruntée aux Commentaires de l’Université pontificale de Salamanque). Voici le commentaire du canon 825 : « La permission de publier les livres de la Sainte Écriture et de les traduire n’est pas de la compétence des Ordinaires. Elle est de la compétence du Saint-Siège ou de la conférence des évêques. À plus forte raison, cette autorisation est réservée à la conférence des évêques, lorsque la traduction a été faite en collaboration avec des frères séparés. Dans ce cas, il faut tenir compte des principes publiés le 1er juin 1968 par le Secrétariat pour l’Unité des chrétiens ». À s’en tenir à ce commentaire, toute nouvelle traduction œcuménique analogue à la TOB semble par avance exclue. Apparemment, les commentateurs ignorent le discours du pape Paul VI.​

[2] François Refoulé, o.p., un des protagonistes principaux de l’aventure, a rédigé une première version de ce texte pour la présentation la TOB révisée le 3 nov. 1988 à l’Unesco (Paris). Il l’a repris sous le titre « Les versions interconfessionnelles de la Bible. La traduction œcuménique de la Bible (TOB) » dans Les Bibles en français. Histoire illustrée du moyen âge à nos jours, P.-M. Bogaert dir., Turnhout, Brepols, 1991, p. 232-244. Son point de vue a désormais valeur de témoignage. Il a été abrégé, adapté et augmenté de témoignages divers par Sophie Schlumberger et Gérard Billon pour le présent ouvrage, avec de nouveaux titres et des encadrés. (les éditeurs)