La TOB reçue en France et dans la francophonie

 

 Il y a longtemps que la Bible TOB a été mise à disposition du public de langue française. L’édition à notes intégrales, paraissait en 1975, et l’édition à notes essentielles, dite la « petite TOB », en 1977. Elles avaient été précédées en 1972 par la première édition du Nouveau Testament. Depuis lors, la TOB a été diffusée à environ 2,5 millions d’exemplaires (chiffre arrêté en 2010). Cette estimation doit même être doublée si l’on prend en compte la diffusion du Nouveau Testament TOB dans la même période.

Chaque année, environ 80.000 bibles TOB sont vendues ou distribuées dans le monde : la moitié en Afrique francophone, un quart en France, et le dernier quart entre la Suisse, la Belgique et le Canada. Pour dix TOB diffusées en France, neuf sont à notes essentielles, et une à notes intégrales. Cette indication met en évidence un point important : la TOB perçue d’abord comme une Bible savante - dont la valeur et le prestige tenaient beaucoup à son appareil de notes et à ses introductions -, est aussi devenue, au fil du temps, une Bible populaire. Elle est le texte naturellement utilisé par des chrétiens des différentes confessions et sur différents continents. J’ai en mémoire ce protestant d’origine africaine longtemps côtoyé dans une paroisse de la Région parisienne. Sa TOB ne le quittait jamais. Le livre, une édition de poche, aux pages roulées et à la couverture pliée, portait les marques d’une lecture fervente et d’un usage intensif. Son propriétaire, tellement attaché à sa Bible, cherchait désespérément un protège-livre pour prolonger un peu sa durée de vie... 

Parallèlement, la TOB est aussi devenue la traduction française la plus couramment utilisée dans la sphère laïque, pour tous les usages culturels et non ecclésiaux des textes bibliques.

Comment la TOB a-t-elle été reçue depuis son lancement ? Comment s’est-elle frayé un chemin pour être finalement adoptée par tant de lecteurs dans leur quotidien ? Cette contribution tente d’apporter quelques éléments de réponse…

L’imprévisible

 Il y a quelque chose de mystérieux dans le devenir d’une traduction biblique. Portée par ses concepteurs durant de longues années, fruit d’un patient travail, individuel et collectif, elle est durant cette phase d’enfantement comme une princesse endormie. Le texte traduit n’est  alors lu et apprécié que par cette petite poignée de spécialistes que sont les traducteurs, relecteurs, stylistes, vérificateurs. C’est une fois composée, imprimée, diffusée qu’une traduction prend vie. La princesse attend le baiser de ses vrais lecteurs pour s’éveiller à la vie et à l’amour, puisqu’il s’agit bien d’une relation affective, et pas seulement cérébrale, avec le Livre. Il faut quelques années, une ou deux décennies au moins, pour qu’une nouvelle traduction s’installe dans le quotidien des croyants et celui des Églises. Lu, prié, étudié, mémorisé, chanté, le texte devenu familier se  tisse doucement avec l’air du temps et la multitude des existences qui se l’approprient, individuellement mais aussi en tant que communauté. Contenu et contenant, ouvrage et message s’associent pour accompagner les étapes de la vie. La Bible d’étude, épaisse et solidement reliée, aussi consistante que les introductions et annotations qu’elle contient, sera - pour quelques années, sinon toute une vie - la compagne du prêtre, du pasteur, du passionné de lecture et de culture biblique. La Bible au format plus compact, plus intime aussi, est celle de la foi au quotidien. C’est avec elle que l’on essuie les tempêtes de la vie, que l’on affronte les questions sans réponse. Les pages se cornent et se froissent au même rythme que l’existence, mais on y puise aussi l’espérance et la confiance. Il y a aussi ces Bibles cadeaux, en habit de fête, offertes à l’occasion de la première communion, au début ou à la fin du catéchisme ; la Bible de mariage habillée de blanc, donnée aux jeunes mariés, comme un signe tangible de ce fondement invisible sur lequel le couple pourra s’appuyer. Tant de « couples mixtes », se sont vus ainsi offrir une Bible TOB, par le prêtre ou le pasteur.

La TOB et la traduction liturgique catholique

Une des conséquences du Concile Vatican II fut un renouvellement complet de la place de la Bible dans la liturgie de la messe. On entreprit donc d’établir une nouvelle répartition des lectures. Il fallait ensuite éditer des lectionnaires donnant pour chaque célébration le texte en langue moderne des lectures.

Se posa alors la question de savoir quelle traduction adopter. On pensa d’abord à la Bible de Jérusalem, la plus répandue dans le monde catholique francophone, puis à la TOB qui était alors en cours d’élaboration. Mais il apparut que ni l’une ni l’autre ne répondait aux exigences d’une traduction destinée à la lecture publique devant des assemblées peu familières avec l’Écriture : phrases simples, formules sans ambiguïté, clarté d’une expression ne pouvant s’aider de notes. On décida donc d’entreprendre à nouveau frais une traduction liturgique.

Les traducteurs gardaient pourtant une attention particulière à l’entreprise de la TOB en cours d’élaboration, étant donné la qualité exceptionnelle de cette équipe. On décida donc que chaque texte ou ensemble de textes serait soumis à l'équipe travaillant sur le même livre biblique pour la TOB. On tiendrait le plus grand compte de ses observations, compte tenu des exigences particulières de la traduction liturgique. Et le texte définitif serait de nouveau envoyé aux traducteurs de la TOB pour un dernier regard.

La quasi totalité des équipes de la TOB accepta ce dialogue. Quelques-unes s’inspirèrent même pour leur propre traduction de telle ou telle de nos trouvailles.

Tel fut donc un aspect du rayonnement de la TOB dès le temps de son élaboration. » (Claude Wiéner)

 La fortune d’une traduction biblique, c’est aussi quand elle déborde du champ religieux et se fraye un chemin dans la culture. Elle rejoint de nouveaux publics : enseignants, scolaires, gens de culture, hommes et femmes honnêtes, qui considèrent que la Bible, patrimoine commun aux croyants et aux non croyants, fait partie du bagage minimum et indispensable pour  appréhender le monde environnant, passé et présent. Le texte se décléricalise et se démocratise. Il revêt encore d’autres habits, comme le format « Livre de poche » et couverture cartonné. Il fréquente de nouveaux lieux comme les librairies générales, les supermarchés ou les halls de gare, les bibliothèques publiques.

Autre étape d’appropriation, quand la traduction est extraite de son environnement canonique familier pour être découpée en fines tranches et servie dans les manuels scolaires d’histoire ou de littérature, en compagnie d’autres morceaux choisis des mythologies antiques ou du Coran.

Quelle est la formule pour qu’une traduction de la Bible réussisse ? Rien n’est prévisible dans ce domaine. Certaines traductions quoique excellentes, sont éphémères et s’éteignent au bout de quelques années. D’autres s’installent pour une longue traversée qui peut dépasser le siècle, à condition de quelques révisions périodiques. La Bible TOB semble bien appartenir à cette dernière catégorie. Elle a déjà parcouru les étapes qui viennent d’être décrites.

Quand une traduction n’emporte pas l’adhésion de ses lecteurs, rien ne peut enrayer son déclin, ni les efforts des éditeurs, même à grands renforts de promotion, ni les prescriptions des Églises. A contrario, certaines traductions de la Bible sont devenues des monuments. Il n’y a certes pas d’équivalent français à la King James Version ou la Luther Bibel, ayant façonné à ce point la langue et la culture nationale ; mais quelques traductions françaises ont connu une postérité hors du commun. Ainsi, la Bible de Sacy couvrant presque deux siècles (du XVIIe au XIXe siècle), ou encore la traduction de Louis Segond qui fête ses 130 années, et entre dans le XXIe siècle avec une diffusion mondialisée de centaines de milliers d’exemplaires annuels, favorisée par la disponibilité d’un texte (celui de 1910) libre de droits. La TOB est une « jeunette » à côté de ces aînées, mais, bientôt quadragénaire, a déjà creusé son sillon. Depuis sa parution, elle a été produite à plusieurs millions d’exemplaires et s’est installée sur au moins trois continents.

Déjà trois générations… Les premiers lecteurs de la TOB ont eu des enfants, qui se sont peut-être mariés à l’Eglise où ils auront reçu leur « TOB de mariage ». Les enfants de ceux-là ont-ils bénéficié d’un enseignement religieux ? Il y a une bonne chance alors qu’ils aient reçu eux aussi une Bible TOB. Sinon c’est dans leur manuel de français de classe de 6e qu’ils en trouveront les extraits. Si jamais leur curiosité ou leur soif s’aiguise, ils s’attendront de pouvoir trouver une version numérique du texte de la TOB  sur leur téléphone portable…

Les raisons d’un succès

Les statistiques de diffusion de la TOB durant sa première décennie d’existence sont un peu lacunaires. On se souvient en tout cas de l’engouement qu’elle a provoqué. La Bible TOB suscitait un mélange d’enthousiasme, d’étonnement, de scepticisme : elle venait bousculer les frontières établies.

Quand on ouvrait pour la première fois le livre, c’est d’abord l’ordre traditionnel des livres de l’Ancien Testament – qu’il s’agisse du sommaire protestant ou du sommaire catholique - qui se voyait bouleversé. La TOB adoptait une troisième voie, reprenant l’ordre des livres de la Bible juive, auquel étaient ajoutés les livres deutérocanoniques.

La TOB était bien une vraie Bible, mais pas comme « notre » Bible. Pour les catholiques, la Bible familière, c’était la « Jérusalem ». Les protestants ne se retrouvaient pas non plus dans cette TOB quand il s’agissait de chercher une référence. Ils devaient aussi s’habituer à la présence de ce corps étranger des « livres deutérocanoniques », encombrant et suspect, coincé là entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Ces récits et ces personnages inconnus (Tobit, Judith, les Maccabées...) mettaient mal à l’aise des lecteurs connaissant presque par cœur toutes les autres histoires et personnages bibliques. Quelques-uns de ces lecteurs protestants d’alors coloriaient en gris la tranche de leur Bible TOB correspondant à cette zone suspecte des deutérocanoniques.

Dans l’acronyme TOB, c’est le qualificatif « œcuménique » qui explique à lui seul l’intensité des réactions de l’époque. La TOB est arrivée dans l’enthousiasme de la réception du Concile Vatican II, avec son ecclésiologie ouverte sur le monde, l’invitation faite aux catholiques de lire la Bible, la reconnaissance des autres chrétiens.

Le nouvel élan - la passion, même - des catholiques pour la lecture biblique s’est souvent conjuguée avec les premières expériences œcuméniques. La TOB a souvent été au cœur de toutes ces rencontres : groupes bibliques œcuméniques, groupes de foyers mixtes, etc. La découverte de la Bible allait de pair avec la découverte de l’autre. La lecture commune de la Bible permettait d’échanger les points de vue, de parler de sa tradition, de dire sa foi. Le fait d’avoir « la même Bible » était déjà un signe tangible d’une unité à portée de la main.

Mais les réticences ne manquaient pas. Du côté catholique, beaucoup considéraient comme suspecte une Bible qui ne portait pas sur sa page de garde l’imprimatur officiel. Cette Bible TOB faite « avec les protestants » était un compromis dangereux, une sorte de cheval de Troie qui exposerait l’Église catholique à une protestantisation rampante. L’usage de la TOB et de ses notes jugées trop critiques n’allait-il pas encourager des lectures hasardeuses, s’éloignant du magistère de l’Eglise ? Du côté protestant, la critique était symétrique. Le professeur Frank Michaeli, alors président de l’Alliance biblique française, se faisait l’écho des objections entendues : « Les protestants vont être de plus en plus conduits à s’aligner sur les catholiques. Cette nouvelle bible va aider à comprendre et à interpréter les textes à la manière de l’Église catholique, au détriment d’une interprétation protestante. L’Église de la Bible, comme on appelait autrefois l’Eglise protestante, va perdre sa caractéristique principale, au profit de l’Église romaine. C’est un pas de plus vers une sorte de capitulation et d’absorption dans le plus grand nombre ». (La Bible dans le Monde, n°95-1975, p.6). Il  y avait aussi cette crainte de voir la TOB devenir la traduction officielle, une sorte de Vulgate imposée de façon autoritaire : « Si désormais, catholiques, orthodoxes, protestants peuvent lire la même Bible reconnue par tous, n’y a-t-il pas le danger d’en faire le texte ‘officiel’ des Églises, le texte ‘canonique’, ‘dogmatique’, auquel tous doivent se référer ? Certains ont dit : nous ne voulons pas d’une nouvelle Vulgate en français ! »

Ces craintes et préjugés restent encore ancrés jusqu’à aujourd’hui dans certains esprits. Au hasard de la consultation de sites internet, catholiques ou protestants, on trouve parfois ce genre d’argumentaires : « Cette TOB est le résultat de compromis où les différences d’interprétation sont soulignées et les oppositions mises sous le boisseau » (…)  « Le  résultat de cette démarche œcuménique a été une Bible "qui ne doit déplaire à personne", ceci aux dépens de la fidélité du texte. Dans l’édition intégrale, les notes sont de tendance libérale et mettent en doute les points principaux de la doctrine.» (…) « Faire attention avec la TOB, qui fait de grosses concessions aux catholiques ! »

Pourtant la TOB a gagné peu à peu la confiance des uns et des autres. La fièvre œcuménique est largement retombée en ce début du 21e siècle, mais la Bible TOB est toujours perçue comme le signe tangible d’une immense ouverture, de la capacité des chrétiens à œuvrer ensemble quand il s’agit de leur bien commun le plus précieux. C’est cette marque œcuménique qui lui confère sa crédibilité. Depuis deux ans, plusieurs initiatives visant à organiser des lectures publiques de la Bible dans différentes villes de France ont vu le jour : c’est encore la Traduction œcuménique de la Bible qui est le plus souvent choisie.

La TOB ne s’est jamais imposée comme une vulgate obligatoire, mais de nombreux croyants de toutes confessions se la sont appropriée naturellement. Les responsables d’Églises l’ont reçue et prescrite avec bienveillance, tout en maintenant toujours quelques distances et formulant l’une ou l’autre réserve.  Ainsi, la TOB reconnue par toutes les Églises, au service de toutes les Églises, n’a jamais été liée à une Église en particulier.

Il y a une sorte d’esprit d’indépendance attaché à cette traduction, hérité de ceux qui en ont porté la vision à l’origine. La TOB n’est pas le fruit de compromis ou d’un consensus mou. Quelques-unes de ses orientations ont même pu être parfois perçues comme irrecevables et irrévérentes. Ainsi le désaveu de Rome autour de l’interprétation et de la traduction du Cantique des Cantiques, jugées trop érotiques et ne rendant pas compte de l’interprétation allégorique du livre enseignée par la tradition catholique romaine.

De par ses contenus et son sommaire originaux, la TOB oblige toujours ses lecteurs à sortir de leurs routines confessionnelles. L’édition 2010 avec l’adjonction de livres supplémentaires appartenant au canon orthodoxe des Écritures, invite encore à un nouveau déplacement intellectuel et spirituel. Elle ne manquera pas à son tour de susciter inquiétudes et objections.

La TOB n’est pas prisonnière des appartenances ecclésiastiques, même si l’une des fonctions de l’Association œcuménique pour la recherche biblique qui préside à ses destinées consiste justement à maintenir le lien ecclésial avec chacune des grandes confessions chrétiennes.

C’est cette indépendance, assortie à l’approche scientifique du texte biblique, qui explique le choix de la plupart des éditeurs de manuels scolaires d’adopter la traduction TOB pour les citations des textes bibliques utilisées dans leurs ouvrages. Ces textes sont étudiés dans le cadre des programmes d’histoire ou de français.

Les jeunes collégiens et lycéens qui découvrent aujourd’hui les textes bibliques à travers la traduction de la TOB ne peuvent imaginer toute cette aventure œcuménique qui a présidé à sa naissance.

Le sigle TOB n’a plus guère de signification pour eux. Tout au plus suscite-t-il des rires ou de l’embarras du fait de sa proximité sonore avec un autre mot, paronyme – « teub » – désignant le sexe masculin dans le verlan pratiqué dans les banlieues. C’est l’anecdote racontée récemment par un animateur d’aumônerie dans un lycée professionnel alors qu’il allait entamer la lecture d’un passage d’Evangile.

Le rayonnement dans la francophonie

La TOB n’est pas seulement œcuménique du fait de sa démarche interconfessionnelle, elle l’est aussi parce qu’elle se trouve aujourd’hui dans presque toutes les parties (francophones) de l’oikoumene, la Terre habitée. Une bible TOB sur deux est diffusée en Afrique. Le profil type d’un lecteur de la TOB n’est donc plus celui d’un catholique français ou canadien, ou d’un protestant genevois ; il est plutôt celui d’une africaine, jeune, de confession catholique, et vivant dans un quartier populaire de Kinshasa ou d’Abidjan.

Dès la fin des années soixante-dix, les TOB – dans leur version à notes essentielles – ont été très largement diffusées en Afrique par l’intermédiaire des sociétés bibliques nationales, avec l’aide logistique et financière de l’Alliance biblique universelle. A posteriori, il semble bien que le succès populaire de la TOB enregistré à cette époque ait tenu surtout au fait que les prix de ces bibles étaient fortement subventionnés. 

C’est surtout auprès du public catholique que les Sociétés bibliques africaines diffusent la TOB. Dans plusieurs pays, elle est même devenue la version la plus utilisée par les chrétiens catholiques. À tel point que beaucoup ont perdu l’habitude de lire l’Ancien Testament dans l’ordre de la Septante.

Beaucoup d’évêques prescrivent très activement la TOB. La concurrence des  Églises pentecôtistes locales mettant fortement l’accent sur la lecture personnelle de la Bible a aussi favorisé le renouveau biblique dans le catholicisme africain. Tel diocèse, dans un pays d’Afrique de l’Ouest à majorité musulmane, a commandé cinq cents bibles TOB pour dynamiser ses communautés ecclésiales de base en milieu rural. Chaque famille engagée dans le projet s’est vu remettre « sa » Bible. Chacune de ces bibles sera encore « partagée » par un cercle d’utilisateurs plus large, dix, vingt, cent personnes… Le texte biblique n’y est pas seulement lu en privé, mais aussi, et surtout, en public lors de rassemblements villageois informels, dans un contexte où le taux d’illettrisme est particulièrement élevé. Là-bas, on ne lit pas seulement la TOB, on l’écoute. Des sessions sur la lecture et la médiation de la Parole de Dieu ont été organisées par ce même diocèse engagé dans un vaste programme de formation de ses catéchistes – 761 en zone urbaine et 427 en zone rurale. L’évêque s’active pour trouver le financement de ces 1188 nouvelles Bibles TOB. De tels exemples pourraient être multipliés. C’est ainsi que la Bible TOB voyage…

Les Églises protestantes et évangéliques africaines sont quant à elles plus réservées sur l’utilisation de la Traduction œcuménique de la Bible. La Bible protestante Segond, sans notes, conserve toujours sa situation de quasi-monopole. Pourtant la TOB progresse aussi dans ces milieux et nombre de pasteurs l’ont déjà adoptée comme Bible d’étude.

Les résistances tiennent bien sûr à la présence des livres deutérocanoniques, mais plus encore à la nature des notes et introductions jugées trop critiques. Le professeur d’un Institut de formation de pasteurs au Tchad écrit aux éditeurs de la TOB, concernant l’édition à notes essentielles : « Du point de vue exégétique, littéraire et liturgique, j’apprécie tellement la TOB, et je la recommande à mes étudiants. Je voudrais cependant vous signaler un problème qui existe pour certains chrétiens de convictions plutôt conservatrices : les introductions aux livres sont parfois trop critiques avec des opinions exprimées de manière catégorique (…) Cela devient un problème pastoral pour recommander la TOB. La réalité c’est que les notes critiques discréditent, dans l’esprit de certains, la traduction elle-même. Il y a donc un besoin d’avoir une édition où le lecteur n’est pas soumis aux vagues critiques ; vagues auxquelles il n’est pas intellectuellement équipé pour leur répondre. Mon souci se trouve ici dans l’usage normal des Églises. Ma requête c’est que les églises de tous pays francophones puissent trouver une édition de la TOB, avec des notes de références en bas de page comme dans l’édition ‘notes essentielles’, mais sans les introductions ».

Cette requête très pragmatique montre tout à la fois l’impact effectif de la TOB dans la francophonie chrétienne africaine et l’important écart théologique et culturel quant à la compréhension du statut et de l’autorité du texte biblique.

Les éditeurs pourraient difficilement honorer cette demande d’une édition sans introduction et aux notes limitées quand bien même elle contribuerait à renforcer l’impact de la diffusion de la TOB en Afrique. La TOB, à travers ses introductions et ses notes, joue un rôle pédagogique en introduisant des problématiques simples concernant la critique historique du texte biblique. La Bible n’est pas tombée du ciel. Chacun de ses livres a émergé d’un contexte historique et culturel précis qu’il est important de comprendre pour mesurer l’écart entre le monde du texte et celui du lecteur d’aujourd’hui. Cette approche historique doit rester humble, et ne s’oppose pas à l’appropriation existentielle et spirituelle des Écritures. Elle constitue un antidote utile à la tentation fondamentaliste qui sous couvert de respect de l’autorité divine de la Bible, la prend en fait otage pour justifier toutes sortes de messages. Quand les textes sont sortis de leur contexte, ils deviennent des prétextes. L’enjeu est très important en particulier dans un contexte africain très marqué par les fondamentalismes chrétien et musulman.

L’Association Œcuménique pour la Recherche Biblique (AORB) a aussi beaucoup contribué à diffuser la TOB en finançant – grâce au fruit des collectes œcuméniques effectuées durant la semaine de l’Unité – l’envoi de bibles à notes intégrales dans les séminaires et facultés de théologie des pays francophones. Depuis la création dans les années 1970, l’AORB a ainsi équipé quelques milliers de séminaristes et pasteurs en formation : en Afrique de l’Ouest et Centrale, à Madagascar, mais aussi dans des pays comme la Roumanie, le Liban, le Vietnam, le Cambodge. La TOB contribue ainsi avec d’autres traductions de la Bible ay rayonnement de la francophonie dans le monde.

Pour clore ce panorama très incomplet de l’influence de la TOB dans la francophonie, il convient aussi de mentionner son utilisation comme traduction- référence dans les nombreux chantiers de traduction de la Bible dans les langues vernaculaires pilotés par les sociétés bibliques en Afrique.  L’un des missions essentielles de ces sociétés bibliques est de rendre la Bible disponible dans les langues et dialectes où elle ne l’était pas encore. Des équipes interconfessionnelles de traducteurs sont à l’œuvre, s’appuyant sur divers outils de traduction. Les « Manuels du Traducteur » préparés par l’Alliance biblique universelle proposent pour chaque livre biblique une exégèse au fil du texte abordant les particularités et difficultés du texte original sous l’aspect de la traduction. Ces manuels utilisent deux traductions interconfessionnelles : la TOB, considérée comme une traduction par équivalence formelle et la Bible en français courant,  modèle d’équivalence dynamique.

 

Pasteur Bernard Coyault [1]

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[1] Pasteur de l’Église réformée de France, secrétaire de l’Alliance biblique française​ de 2007 à 2011.