La TOB et les orthodoxes

Parue en 1975, la première édition de la TOB fut l’occasion d’une coopération entre traducteurs et biblistes catholiques, protestants et orthodoxes. Pour la première fois, des exégètes orthodoxes, professeurs à l’Institut de Théologie orthodoxe de Paris, collaboraient à une traduction française de la Bible avec des exégètes catholiques et protestants de renom. Ce n’était pas contraire à la vocation de l’Institut Saint-Serge, qui donne l’enseignement traditionnel de l’Orthodoxie complété par un apport moderne et œcuménique dans tous les domaines, y compris le domaine biblique.

Bien que l’étude de la Bible se fasse traditionnellement à l’aide des méthodes et des commentaires des Pères de l’Église, avec la traduction grecque de la Septante comme texte de référence, la recherche biblique historique ne fut pas ignorée par l’Église orthodoxe et se développa dès après la Seconde Guerre mondiale. Le renouveau des études bibliques de la chrétienté occidentale fut suivi attentivement en France par les théologiens de l’Institut Saint-Serge, alors issus de l’émigration russe. Dans les milieux de jeunes orthodoxes, des cercles d’étude de l’Écriture sainte se développèrent.

En 1946, et à la suite du professeur Antoine Kartacheff déjà engagé dans une critique modérée du texte vétérotestamentaire, le père Alexis Kniazeff fonda un cours d’A.T. résolument basé sur l’exégèse littérale moderne tout en tenant compte de l’apport de la Tradition puisque, soulignait-il, Écriture et Tradition sont l’expression d’une même réalité religieuse. De son côté, Mgr Cassien Bezobrazoff, l’un de nos plus éminents biblistes et premier professeur de N.T., développa dès le début de son enseignement une approche historico-théologique de l’Écriture Sainte. Par la suite, à partir de 1965, M. Nicolas Koulomzine, son disciple, enseigna le N.T. avec les mêmes perspectives. Tous deux témoignèrent de l’importance de la Parole de Dieu comme base de la théologie chrétienne et de sa transmission en langue moderne.

La réserve des orthodoxes

La question de la traduction de l’Écriture sainte dans l’Église orthodoxe francophone se posa en pratique à l’occasion de la réalisation de la TOB. L’entreprise répondait à la fois au désir de rapprochement des biblistes de toutes confessions et aux exigences scientifiques issues du développement des sciences bibliques occidentales.

En pratique, les livres du N.T. et de l’A.T. furent confiés à des traducteurs catholiques et protestants. Mais l’Archiprêtre Alexis Kniazeff et M. Nicolas Koulomzine eurent la possibilité de participer à l’élaboration de la future TOB en travaillant respectivement sur les textes de l’A.T. et du N.T.

À l’issue d’une rencontre en date du 24 mai 1971 aux éditions du Cerf entre les secrétaires de la TOB, quelques experts et des autorités religieuses catholiques, protestantes et orthodoxes en France, la traduction fut examinée par une commission de théologiens orthodoxes en vue de préciser la position orthodoxe devant l’œuvre accomplie. Dans son texte (publié dans la préface de la première édition de la TOB intégrale 1975, p. 10, n. 1), la commission théologique orthodoxe spécifie « qu’une traduction et une édition critique de la Bible accompagnée d’un appareil critique comportant introductions et notes n’engageaient pas les Églises, mais seulement les responsables impliqués ». Cependant, elle fait sienne la visée même de la TOB et salue le travail accompli, y voyant un événement œcuménique marquant. Toutefois, soucieuse de demeurer fidèle aux principes d’une lecture ecclésiale de la Bible dans l’esprit de la Tradition apostolique, la commission n’accepte pas dans une présentation commune les options prises dans les introductions à propos de l’authenticité de tel ou tel livre du N.T.

Les théologiens orthodoxes avaient compris que la position libérale des commentaires pouvait rebuter le lecteur orthodoxe de cette époque. Ce qui posait le problème de la réception de la TOB en milieu orthodoxe.

La lettre de N. Koulomzine

Ainsi, dans une lettre du 1er septembre 1971 adressée à Mgr Georges (Tarassoff), archevêque des Églises orthodoxes russes en Europe occidentale, le professeur N. Koulomzine explique ses difficultés par rapport aux positionx prisex par la TOB concernant l’authenticité paulinienne de plusieurs livres néotestamentaires. Il prend soin de préciser qu’il s’agit d’une divergence dans le domaine de la critique biblique et non pas sur des positions doctrinales.

À la suite de Mgr Cassien (Bezobrasoff), N. Koulomzine pose le problème à propos des épîtres dites « de la captivité », Éphésiens et Colossiens, que la critique libérale estime plus tardives que Paul, opinion que la TOB défend (tout en mentionnant le point de vue traditionnel). N. Koulomzine rappelle l’avis d’éminents exégètes catholiques qui prennent parti pour l’authenticité : le père P. Benoit explique que les éléments nouveaux de ces épîtres sont des approfondissements de la pensée de Paul et proviennent « des besoins de la polémique paulinienne dirigée contre des erreurs ou dangers nouveaux dont l’Épître aux Colossiens fait mention » ; Mgr L. Cerfaux admet que « l’authenticité est l’hypothèse la plus traditionnelle et la plus simple à la fois » (Introduction au Nouveau Testament, A. Robert et R. Feuillet dir., t. 2, Desclée, Paris, 1959, p. 506). Ils sont suivis par les exégètes orthodoxes grecs de l’époque, M.M. Ioannidès et Agouridès.

N. Koulomzine voit de plus grandes difficultés encore à propos de l’authenticité des épîtres pastorales et de l’Épître de Jacques, authenticité contestée par la TOB et plusieurs critiques. Là encore, il défend la thèse traditionnelle, celle de L. Cerfaux et de G. Bardy, lequel considère les Pastorales comme authentiquement de Paul, l’intervention d’un secrétaire-rédacteur pouvant en expliquer les nouveautés. L’introduction de la TOB, elle, appuie l’inauthenticité partielle des Pastorales, qui seraient l’œuvre d’un continuateur de Paul ; celui-ci aurait voulu établir pour les besoins de l’Église de son temps ce qu’il considérait comme le testament spirituel de l’apôtre.

Quant à l’Épître de Jacques, l’attribution traditionnelle se heurte à l’obstacle de la langue grecque, meilleure que celle des évangélistes et de Paul, et difficilement attribuable à Jacques, frère du Seigneur. N. Koulomzine cite J. Cantinat d’après lequel Jacques a pu faire usage d’un secrétaire-rédacteur (Introduction au Nouveau Testament, op. cit., p. 570). La TOB, elle, considère qu’une tradition des ses paroles a été gardée, utilisée par un écrivain postérieur et placé sous le patronage de Jacques.

De plus, les Introductions de la TOB aux Évangiles synoptiques critiquent les positions traditionnelles en soutenant que Matthieu, Marc et Luc sont bien les auteurs de leur évangile, mais que leurs souvenirs ne proviennent pas exclusivement de leur mémoire individuelle.

D’après tous ces exemples, N. Koulomzine considère que les positions de la TOB sont éloignées, non seulement de celles des orthodoxes, mais aussi de celles d’exégètes catholiques et protestants traditionnels. Trop critiques, elles ne peuvent pas être patronnées par des orthodoxes sous peine de faire scandale dans les pays orthodoxes, ce qui nuirait à la cause même de l’œcuménisme.

N. Koulomzine estime que séparer, comme le fait la TOB, les données positives de la Tradition et les données de la critique biblique n’est pas dans l’esprit des exégètes orthodoxes. Rappelant le souvenir de Mgr Cassien (décédé en 1965), il atteste fermement que celui-ci, exégète renommé et bon connaisseur des méthodes de la critique biblique moderne, se serait élevé contre un grand nombre des opinions exprimées. Les exégètes orthodoxes ne partagent pas la tendance libérale des méthodes d’analyse biblique contemporaines, même s’il serait faux de dire, précise N. Koulomzine, qu’ils ignorent la critique biblique au profit d’une conception patristique de la Bible.

Devant la gravité du problème, conclut N. Koulomzine dans sa lettre, ni d’éventuels correctifs orthodoxes ni une préface séparée ne semblent suffisants. Ce qui paraîtrait équitable serait de considérer la TOB comme le fruit d’une collaboration entre catholiques et protestants à laquelle les orthodoxes ne peuvent se joindre que dans une attitude d’intérêt mais sans en assumer la responsabilité. Le professeur N. Koulomzine se retira donc du comité de traduction et le père A. Kniazeff continua, mais son engagement demeura léger.

De plus, il faut signaler que certaines options de traduction de termes ou d’expressions bibliques pouvaient poser problème quand elles contenaient des divergences doctrinales confessionnelles. L’exemple le plus célèbre est la prophétie d’Es 7,14 où la traduction « la jeune femme est enceinte…», proche du texte hébreu, s’éloigne de la Septante qui avait traduit « la vierge est enceinte… », version citée explicitement par Mt 1,23. Un autre exemple est la demande du Notre Père : « fais-toi reconnaître comme Dieu » alors que, littéralement, on a : « que ton nom soit sanctifié » (Mt 6,9).

Et aujourd’hui ?

La réception de la TOB est plus effective aujourd’hui. La position orthodoxe a évolué et l’examen des problèmes exégétiques mise en lumière par la critique biblique est mieux accepté, même si les professeurs de l’Institut orthodoxe Saint-Serge restent très attachés au sens patristique et spirituel des textes.

 

Mgr Nicolas Cernokrak [1]​ et Mme Françoise Jeanlin[2]​

 

[1] ​L’Archiprêtre Nicolas Cernokrak est doyen de l’Institut de Théologie orthodoxe Saint-Serge (Paris) où il enseigne le N.T. et la Théologie ascétique ; il est également co-président de l’AORB.

[2] Mme Françoise Jeanlin enseigne l’A.T. et la Mariologie à l’Institut de Théologie orthodoxe Saint-Serge​