L'aventure de la TOB, partie 1 : 1961-1965

 

 « Une grâce merveilleuse a été faite à notre siècle inquiet et inquiétant. La Bible redevient un chemin d’unité. » Ainsi s’exprimait le père Yves Congar dans son allocution lors de la présentation de la traduction œcuménique de l’Épître aux Romains, au grand amphithéâtre de la Sorbonne, le 16 janvier 1967. De fait, le « moment favorable » était enfin venu, près de trois siècles après la tentative de Richard Simon et des pasteurs de Charenton (1676), et cent ans après le projet avorté du pasteur Emmanuel Pétavel (1866).

 

Heurs et malheurs d’un premier projet

L’initiative d’un nouveau projet d’une traduction œcuménique de la Bible ne vint ni de la hiérarchie catholique ni d’éditeurs. Elle vint d’une rencontre fraternelle entre le pasteur André Morel de Mulhouse et l’abbé Jean Starcky, savant orientaliste, spécialiste des écrits de Qumrân, originaire, lui aussi, de Mulhouse. Le pasteur Morel ayant informé l’abbé Starcky de l’intention des protestants français de se doter d’une nouvelle Bible française, l’idée vint à l’un et à l’autre que cela pourrait être l’occasion d’un travail commun entre les exégètes protestants chargés de cette tâche et les collaborateurs de la Bible de Jérusalem, dont une prochaine révision était programmée.

Décembre 1961

Le pasteur Morel et l’abbé Starcky prirent alors l’initiative d’une rencontre exploratoire avec le père Thomas-Georges Chifflot, des éditions du Cerf, qui avait été l’artisan de la Bible de Jérusalem, et Franck Michaeli, professeur à la Faculté de théologie protestante de Paris, conseiller de la Société biblique française. Cette rencontre eut lieu le 19 décembre 1961. Quatre hypothèses furent dégagées :

1. adoption de la Bible de Jérusalem par les protestants, avec tout ou une partie du commentaire ;

2. nouvelle traduction ou révision protestante profitant notamment des travaux de la Bible de Jérusalem ;

3. édition « protestante » de la Bible de Jérusalem révisée avec l’accord de ses responsables ;

4. révision interconfessionnelle de la Bible de Jérusalem sous la double responsabilité du Comité directeur de celle-ci et de la Société biblique française.

Quelques jours plus tard, la Société biblique française répondait que, trop engagée dans la révision de la Bible Segond (le N.T. paraîtra en 1962), elle ne pouvait donner suite à ce projet.

Février 1964

Un peu plus de deux années après cette rencontre, en février 1964, le projet fut de nouveau présenté à l’occasion d’une réunion de la Fédération protestante de France : ses représentants le confièrent alors au Centre de recherches et d’études de Villemétrie qui, depuis une douzaine d’années, avait pour but principal la formation des laïcs. Les professeurs Jean Bosc et Georges Casalis prirent en charge ce projet avec ardeur et conviction. Ils contactèrent alors le père Chifflot et Olivier Béguin, secrétaire général de l’Alliance biblique universelle (ABU).

Depuis 1961, non seulement le projet n’avait guère progressé, mais il se heurtait à un projet concurrent : en effet, les exégètes protestants suisses, qui apparemment ignoraient le projet d’une révision œcuménique de la Bible de Jérusalem, envisageaient une traduction nouvelle de la Bible (et non une révision, même approfondie, d’une version existante), avec notes et introductions, confiée à un « Colloque des professeurs d’Ancien et de Nouveau Testament des Facultés de théologie d’expression française », en contact avec les Sociétés bibliques de Belgique, France et Suisse.

Juillet 1964

Pourtant, dans les mois suivants, tout allait se précipiter. Cette accélération doit sans nul doute être mise au compte de O. Béguin, qui préférait une révision œcuménique de la Bible de Jérusalem à une révision de la Bible Segond. De toute évidence, il lui semblait que le moment était venu de mettre fin au long antagonisme entre les Sociétés bibliques et l’Église catholique. Il est vrai que, depuis quelques années, les rapports entre celle-ci et celles-là étaient devenus moins tendus. Certes, nombre d’Églises membres de l’ABU demeuraient méfiantes sinon hostiles à l’égard de l’Église catholique. Cependant, l’avènement de Jean XXIII et le concile Vatican II créaient un climat exceptionnel.

Le secrétaire général de l’ABU

Olivier Béguin (1914-1972). Laïc d’origine suisse, il est nommé secrétaire européen de la toute jeune Alliance biblique universelle (ABU) en 1947 puis secrétaire général en 1949. Artisan de la structuration et de l’élargissement du mouvement, il encourage fortement l’émergence de jeunes sociétés bibliques dans l’hémisphère Sud. En dépit des résistances internes, il œuvre sans relâche à l’ouverture de l’ABU à la collaboration interconfessionnelle. Œcuméniste convaincu, participant aux assemblées du Conseil œcuménique des Églises à Genève, il soutient dès le début le projet de la TOB, engage les sociétés bibliques dans son financement et joue les médiateurs dans la polémique soulevée par la question des annotations. Il meurt quelques mois avant la première assemblée mondiale de l’ABU qui se tient en septembre 1972 à Addis-Abeba.

Le 22 juillet 1964, lors d’une rencontre entre les éditions du Cerf, le père Roland de Vaux, de l’École biblique et archéologique française de Jérusalem, et les représentants du Centre de Villemétrie – les professeurs Jean Bosc, Georges Casalis et Pierre Prigent – , fut prise la décision d’une révision œcuménique de la Bible de Jérusalem ou plus exactement celle de « tester » ce projet à partir de deux livres de la Bible, l’un de l’A.T., l’autre du N.T. Il était également décidé de garder le secret sur ce projet, tant les participants étaient mal assurés du succès.

Octobre 1964

C’est seulement le 10 octobre 1964 qu’était publié, à la destination des professeurs d’Écriture Sainte protestants, un protocole d’accord signé par le père François Refoulé (au nom du Comité directeur de la Bible de Jérusalem) et le pasteur Georges Casalis (pour le Centre de Villemétrie). Les livres retenus pour l’essai étaient l’Exode, Isaïe, l’Épître aux Romains et les Épîtres Pastorales ; deux équipes, comprenant chacune deux exégètes catholiques et deux exégètes protestants s’en partageaient la révision. Le but était d’arriver à un texte unique et à une rédaction commune des notes et des introductions, en faisant le moins possible de conjectures mais en admettant le recours à la Septante grecque pour corriger parfois le texte hébreu massorétique ; en cas de divergences, on s’en remettait à l’arbitrage du père Pierre Benoit et du professeur Oscar Cullmann, tandis que deux réviseurs littéraires, Pierre Chazel et Henri-Irénée Marrou, étaient chargés d’examiner les traductions pour en harmoniser le style.

La date de ce protocole n’était pas fortuite. Le 16 octobre, en effet, les Sociétés bibliques de langue française avaient convoqué à Paris les biblistes de France, de Belgique et de Suisse pour discuter des divers projets de traduction de la Bible parmi lesquels celui des exégètes suisses et la révision de l’A.T. dans la Bible Segond. Les professeurs Bosc et Casalis furent invités à présenter le projet « d’une révision du texte de la Bible de Jérusalem, entreprise en commun par un groupe de dominicains et par quelques théologiens du Centre de Villemétrie ».

Le projet d’une révision commune de la Bible de Jérusalem était donc accepté, mais non sans réticences. Plusieurs exégètes protestants ne voyaient pas pour quels motifs ils auraient dû se mettre « à la remorque d’une bible catholique », alors que la tradition protestante pouvait se glorifier de magnifiques versions de la Bible. Ces réticences expliquent que, malgré son ardeur, G. Casalis ait eu quelques difficultés à trouver des collaborateurs protestants. De leur côté, ceux qui avaient accepté ne pouvaient pas ne pas tenir compte des réserves de leurs collègues. Ceci explique la suite des événements.

Novembre 1964

Le 13 novembre 1964, se tenait une réunion, la première du genre, rassemblant les professeurs Pierre Bonnard, Georges Casalis, Pierre Prigent du côté protestant, les pères Pierre Dornier, François Dreyfus et François Refoulé du côté catholique. Il fallait préciser le projet de révision de l’Épître aux Romains. Il avait été décidé de commencer par cette épître, parce que le fascicule était épuisé et qu’il fallait le réviser, mais aussi parce qu’elle avait été « le texte de nos divisions », selon la formule du pasteur Marc Boegner.

Le professeur Bonnard se fit l’écho des réticences protestantes, ajoutant : « À quelle profondeur doit aller la révision envisagée ? » Le père Refoulé répondit : « Inévitablement, il s’agira d’une œuvre nouvelle, élaborée en commun avec parité totale. Tout peut être remis en question. Il ne doit pas y avoir de tabou. Il faut que tout puisse être approuvé sans la moindre restriction par les deux parties. Mais, je suis convaincu que la Bible de Jérusalem, dans une très large mesure, résistera. Le but poursuivi n’est pas l’élaboration d’une Bible catholique, ni d’une Bible protestante, mais d’une Bible œcuménique. Du reste, c’est le titre que l’on pense donner à cette Bible. »

La question du professeur Bonnard et la réponse du père Refoulé suscitèrent les plus vives inquiétudes chez les pères de Vaux et Benoit, de l’École Biblique de Jérusalem. L’un et l’autre réaffirmèrent vigoureusement que la révision devait s’opérer dans des limites bien claires et qu’il s’agissait seulement d’une « révision ».

Janvier 1965

Le samedi 23 janvier 1965 s’est tenue aux éditions du Cerf la première réunion pour l’examen des propositions de révision de l’Épître aux Romains. Elles furent présentées par le professeur Bonnard. Du texte et des notes du père Stanislas Lyonnet, traducteur de l’épître dans la Bible de Jérusalem, il ne restait pratiquement rien. Devant ce fait, le père Refoulé déclara que l’École Biblique n’accepterait jamais une révision aussi radicale. C’est alors que plusieurs participants s’écrièrent : « Pourquoi ne ferions-nous pas ensemble une vraie Bible œcuménique, non à partir d’une Bible déjà existante, mais à partir des textes hébreux et grecs ? » C’est à cet instant précis, vers onze heures du matin, que naquit le projet de la traduction œcuménique.

 

1965 : mise en place du nouveau projet

Si le projet paraissait séduisant, de nombreux problèmes se posaient : moyens financiers, collaborateurs, organisation, etc. Mais auparavant, il convenait de prévenir l’École Biblique. La première réaction du père de Vaux fut très vive. L’échec l’avait blessé. Aussi G. Casalis lui adressa-t-il une longue lettre explicative. Il lui exprimait l’admiration éprouvée par tous pour l’œuvre de l’École Biblique de Jérusalem mais il affirmait aussi sa conviction que l’heure était venue d’une Bible vraiment œcuménique à laquelle il souhaitait que l’École Biblique restât étroitement associée. De son côté, le père Refoulé insistait : « Ne serait-ce pas une sorte de péché, à l’heure présente, de renoncer à un projet qu’encourage le décret conciliaire sur l’œcuménisme ? » À ces deux lettres, le père de Vaux devait répliquer par une réponse d’une grande noblesse, donnant en quelque sorte le feu vert pour la mise en route du projet de la traduction œcuménique de la Bible, et acceptant d’y collaborer avec le père Benoit comme « arbitres catholiques ». Le nouveau projet devait seulement être très clairement distinct de la révision de la Bible de Jérusalem à laquelle continueraient de s’atteler les catholiques.

Les deux secrétaires

Georges Casalis (1917-1987). Ancien élève de Karl Barth, il est nommé pasteur de l’Église réformée de France en 1943. Résistant sous l’Occupation, il œuvre ensuite pour la réconciliation franco-allemande, lutte contre le colonialisme français et adhère aux théologies de la libération latino-américaines. Professeur à la Faculté de théologie protestante de Paris de 1961 à 1982 (théologie pratique puis herméneutique), il s’engage dans le dialogue œcuménique et s’enthousiasme pour le projet d’une traduction interconfessionnelle dès février 1964 et cela, tout au long des dix années d’élaboration.

François Refoulé (1922-1998). Après des études de droit et d’histoire, il entre au grand séminaire d’Orléans. En 1943-44, il part pour le STO en Autriche. En 1945, il frappe à la porte de l’ordre dominicain ; il y est ordonné prêtre en 1950. À partir de 1964, il dirige aux éditions du Cerf les collections théologiques et bibliques tout en s’engageant résolument et avec constance dans l’aventure de la TOB qu’il mènera à son terme. Directeur des éditions du Cerf de 1975 à 1979 (puis en 1984), il occupe le poste de directeur de l’École biblique et archéologique française de Jérusalem de 1982 à 1984.

La participation orthodoxe

Il y avait des catholiques et des protestants. Il fallait solliciter des orthodoxes de France. Le Métropolite Meletios donna immédiatement une réponse positive, tout en soulignant que la contribution orthodoxe ne pourrait être que réduite, l’Institut Saint-Serge n’ayant que deux exégètes, l’un pour l’A.T., l’autre pour le N.T. Il fut alors décidé que, sans participer directement au travail de traduction et d’annotation, tous les textes leur seraient soumis et qu’il serait tenu compte de leurs remarques.

La prise en compte de la tradition juive

Pour l’A.T., ne convenait-il pas de faire appel à des exégètes juifs ? La question fut très sérieusement discutée. Il apparut que l’état des relations judéo-chrétiennes à l’époque (1965) ne permettait pas encore d’associer les savants juifs à ce projet et qu’un échec probable risquait de compromettre l’avenir. Toutefois, il fut décidé que la tradition juive serait prise en compte, et cela de plusieurs façons :

a. Fidélité au texte hébreu massorétique.

b. Dans le même mouvement, il était décidé de suivre l’ordre des livres de la Bible hébraïque. Cette option permettait de résoudre habilement le problème délicat de la place des livres deutérocanoniques, exclus de la plupart des bibles protestantes et insérés entre les autres livres dans les bibles catholiques.

c. Pour la transcription des noms propres, il fut demandé aux traducteurs de tenir compte autant que possible de la prononciation actuelle de l’hébreu.

d. Comme on sait, les Juifs, vers le ive s. av. J.C., prirent l’habitude de ne plus prononcer le nom divin YHWH ; à la place, ils disaient Adonaï (« le Seigneur »), ce qui amena la version grecque à utiliser Kyrios (« Seigneur »), terme repris par le N.T. La TOB s’est alignée sur cette longue et vénérable tradition.

e. Enfin, comme une pierre d’attente, beaucoup de traducteurs ont utilisé, tant pour la traduction de passages difficiles que pour la rédaction de plusieurs notes, les œuvres des exégètes juifs du Moyen Âge, comme Rashi de Troyes (~1040-1105), Ibn Ezra (~1092-1167) ou David Kimhi (~1160-1235).

Ainsi, sans participer officiellement à la nouvelle version, la communauté juive s’y trouvait cependant associée. Quand parut l’édition de l’A.T., un exemplaire fut remis au Grand Rabbin Jacob Kaplan, qui le reçut très fraternellement.

Le problème de l’annotation

Les notes ont toujours fait problème aux protestants, surtout lorsqu’elles sont de nature dogmatique. Or il était évident que cette nouvelle Bible ne pouvait être inférieure à la Bible de Jérusalem et devait donc comporter à la fois des introductions et des notes.

Cette option n’allait pourtant pas de soi. Les exégètes protestants n’étaient pas convaincus de la possibilité d’une annotation commune. Ils craignaient que l’importance donnée au Magistère de l’Église catholique ne mette en cause l’autorité souveraine de l’Écriture et que les notes proposées par les exégètes catholiques ne leur soient dictées par des instances extérieures au texte. Cette question donna lieu à plusieurs débats passionnés et passionnants, dont on trouve un faible écho, en 1967, dans la préface de la traduction de l’Épître aux Romains : « Le fait que catholiques et protestants conçoivent de manière différente les rapports entre Écriture, Tradition et Église, demeure la principale difficulté. Toutefois, cela n’a pas constitué un obstacle insurmontable, même pour une annotation commune » (« Esprit et méthode de la traduction œcuménique »,,,,,. Les exégètes catholiques, pour leur part, insistaient sur le fait que le Magistère n’était intervenu par un jugement solennel pour définir l’interprétation authentique de certains passages bibliques que dans quelques cas très rares, et qu’ils disposaient depuis l’encyclique Divino Afflante Spiritu (1943) d’une très grande liberté pour interpréter le sens littéral des écrits bibliques.

En 1950, Paul Evdokimov avait lancé un défi : « Catholiques, protestants, orthodoxes, nous sommes tous groupés autour de la Bible. La Bible fermée nous unit : dès que nous ouvrons ses pages, la Bible ouverte nous désunit ». Cependant, en 1962, le père Congar faisait ce constat : « Aujourd’hui se crée entre étudiants de la Bible, ou spécialistes de la Bible, non seulement des échanges, mais une espèce de république des esprits, à l’intérieur de laquelle s’établit et s’élargit progressivement un consensus, un accord, sur des résultats dès maintenant très substantiels et larges. » Il semblait donc aux collaborateurs de la traduction œcuménique qu’une lecture commune de la Bible était devenue possible. Cette conviction se trouve exprimée ainsi : « Entreprise dans la reconnaissance de l’autorité souveraine de la Parole de Dieu et dans l’espérance que tous les chrétiens parviennent un jour à une commune intelligence de l’Écriture, la Traduction œcuménique de la Bible est, pour ses artisans, un acte de foi dans la puissance de l’Esprit. Ils souhaitent qu’une même exigence de vérité dans l’amour inspire, dans les différentes confessions, fidèles et pasteurs chargés de porter dans l’Église et dans le monde l’Évangile du Christ. » (« Esprit et méthode de la traduction œcuménique », p. 17).

 Ce projet ne faisait cependant pas l’unanimité. Le cardinal Augustin Bea, qui fut longtemps recteur de l’Institut Biblique de Rome et qui était alors président du Secrétariat pour l’Unité des chrétiens, estimait les notes inopportunes : « Dans [de nombreux] cas, il y a des points fermes, fixés par le Magistère de l’Église dans ces dernières années et qui doivent être obligatoirement tenus par l’exégète catholique, alors qu’à l’inverse, il n’est pas rare que les exégètes non catholiques adoptent un point de vue différent. » De son côté, le théologien Charles Journet redoutait que, du fait des introductions et des notes, se substituât au Magistère des évêques et du pape celui des « exégètes œcuméniques ».

Du côté protestant se manifestaient des craintes parallèles que le professeur Frank Michaeli a exprimées dans les termes suivants : « En définitive, surtout en France où le protestantisme est minoritaire, les protestants vont être de plus en plus conduits à s’aligner sur les catholiques. Cette nouvelle Bible va aider à comprendre et à interpréter les textes à la manière de l’Église catholique, au détriment d’une interprétation protestante. L’ “Église de la Bible”, comme on appelait autrefois l’Église protestante, va perdre sa caractéristique principale, au profit de l’Église romaine. C’est un pas de plus vers une sorte de capitulation et d’absorption dans le plus grand nombre. »

Autre grave objection : la traduction œcuménique devait être financée par moitié et publiée par l’ABU, en coédition avec les éditions du Cerf. Mais, de par leurs statuts, les Sociétés bibliques ne pouvaient publier des Bibles comportant des notes ! Selon O. Béguin, cependant, cet obstacle n’était pas insurmontable.

Un test : l’Épître aux Romains

D’un commun accord, il fut alors décidé que 1’Épître aux Romains servirait de test. Selon le père Refoulé, « elle avait été au xvie siècle le texte de nos divisions ; pouvait-elle devenir aujourd’hui le texte de notre rencontre ? ». Pour présenter le projet de la TOB, G. Casalis aimait prendre cette comparaison : dans un accouchement, quand la tête est passée, il n’y a ensuite plus de problèmes. De même, s’il y avait entente sur l’Épître aux Romains, le reste ne devrait plus soulever de graves difficultés ! Certes, sur quelques points précis, par exemple l’interprétation de Mt 16 (le primat de Pierre) un désaccord était prévisible. Aussi, pour que toute l’entreprise n’échouât pas, il avait été prévu, en cas de désaccords insurmontables, des notes doubles ou même triples.

Voici ce qu'en disent trois des acteurs, le professeur Pierre Prigent, protestant, membre de l'aventure depuis le départ, le frère François Dreyfus, catholique :

- « Tous les mois, nous nous [retrouvions] à Paris pour tenter de traduire et de commenter ensemble l’épître paulinienne. Nous nous partagions le texte et chacun à notre tour arrivions en séance avec une proposition de traduction et d’annotation. C’était ce que nous appelions le texte à démolir. De la longue et rude discussion finissait par surgir un accord unanime et, au fur et à mesure de l’avancement du travail, nous nous émerveillions de constater que, sans renoncement et même sans résignation, nous traduisions et commentions d’une seule voix ce texte si difficile.

Je me souviens que sur Rm 3,28 – « L’homme est justifié par la foi, indépendamment des œuvres de la loi » –, nous, les protestants, avions proposé une note rappelant que Luther avait ajouté un mot au texte : « L’homme est justifié par la foi seulement. » Le père Refoulé demanda que l’on précise que cette addition rendait bien compte de la pensée de l’apôtre ! Relisez sur ce texte la note et vous imaginerez notre joie de la rédiger et de la signer ensemble ! » (Pierre Prigent, journal Réforme du 18 janvier 2007).

- « Nous avons fait d’assez nombreuses notes clef : chair, esprit, justification, rédemption, foi, sainteté, gloire, etc. À ma grande surprise, la rédaction de ces notes n’a pas provoqué de grosses difficultés. Des positions que je croyais spécifiquement catholiques étaient affirmées sans réticence et avec netteté par les membres protestants de notre équipe […]. Probablement mon étonnement était dû à une certaine ignorance des positions protestantes... Mais il reste une incontestable impression d’ambiguïté à l’intérieur même de notre satisfaction d’être arrivés à l’élaboration de notes synthétiques communes sur les points réputés les plus contestés de l’Épître aux Romains. D’un côté l’accord était loyal : nous souscrivions aux mêmes formules. […] Mais nous avions l’impression très nette que ces formules changeaient de sens dans la mesure où elles étaient reçues dans un esprit chez qui le mystère chrétien était structuré différemment. » (François Dreyfus)

En définitive, l'accord final surprit tout le monde, selon le professeur Jean-Marc Babut, qui rejoignit l'équipe après la première publication de 1975 et qui fut le coordinateur général des révisions de 1988, 2004 et 2010 :

- « Les quelques cas de divergences ont permis ce constat inattendu : chaque fois le clivage ne se produisait pas « verticalement » (entre traducteurs protestants d’un côté et catholiques de l’autre), mais « horizontalement » (entre des protestants et catholiques d’un côté et d’autres catholiques et protestants de l’autre.) Au total, il n’est resté que trois passages où traducteurs protestants et catholiques se sont séparés non pas sur la traduction, mais sur l’interprétation : Rm 1,20 ; 4,25 et 5,12. Ce sont les seuls versets de toute la TOB où l’annotation donne les opinions respectives des catholiques, des orthodoxes et des protestants. » (Jean-Marc Babut)

Le test fut concluant. L’accord dépassa même les espérances, et pourtant les huit membres de l’équipe de traduction étaient connus pour leur rigueur et leur allergie fondamentale à tout faux irénisme. L’ampleur de l’accord les inquiéta même. N’était-ce pas trop beau ? Aussi, à deux reprises, un long débat fut engagé sur les désaccords cachés. Mais, comme devait le dire un des participants : « Nous ne sommes pas parvenus à nous mettre d’accord sur nos désaccords. » Et le père Bernard Dupuy, dans sa présentation du fascicule de l’Épître aux Romains, devait dresser ce constat : « Il est plus facile de s’entendre sur la pensée de Paul que de tirer au clair les divergences apparues entre chrétiens au cours de l’histoire à son sujet. »

Le financement

Capables de subvenir au financement d’une révision de la Bible de Jérusalem, les éditions du Cerf ne pouvaient assurer seules les investissements beaucoup plus considérables d’une nouvelle traduction œcuménique. Les promoteurs protestants de la TOB firent donc appel à l’ABU et aux Sociétés bibliques belge, française et suisse.

Le 2 avril 1965, les représentants des Sociétés bibliques francophones et américaine rencontraient les responsables des éditions du Cerf au centre d’études du Saulchoir à Étiolles, en banlieue parisienne. Les discussions furent laborieuses mais un accord original fut finalement trouvé ; on envisagea la publication de deux types d’édition : l’une dite « intégrale », comportant une annotation très ample et à vocation « commerciale », l’autre ne comportant qu’un appareil réduit de notes, édition dite aussi « missionnaire » qui serait diffusée dans les pays du tiers-monde, selon les principes des Sociétés bibliques qui s’interdisaient tout bénéfice.

Le nombre des collaborateurs

Pour traduire et annoter une Bible dans des délais raisonnables – et dès le départ il n’était envisagé qu’une dizaine d’années – il était nécessaire de faire appel à un grand nombre de collaborateurs. Traduire la Bible représente une œuvre gigantesque, d’autant que les travaux bibliques ont pris une ampleur et une technicité presque effrayantes. Il était évident que le projet n’était réalisable en dix ans que s’il mobilisait la quasi-totalité des exégètes catholiques, protestants et orthodoxes de langue française. Était-ce raisonnable de le penser ? Oui. Les réticences qui s’étaient manifestées quand il s’agissait de la révision de la Bible de Jérusalem se sont évanouies dès le moment où tout s’est fait sur un plan d’égalité intégrale.

Les relations avec le Magistère catholique

On peut dater le projet de la TOB du 23 janvier 1965. Il est donc antérieur à la Constitution dogmatique Dei Verbum du concile Vatican II qui, pour la première fois, envisage des traductions œcuméniques : « Que si une occasion favorable se présentant et avec l’approbation de l’autorité de l’Église, ces versions sont composées en collaboration même avec les frères séparés, elles pourront être utilisées par tous les chrétiens » (§ 22). Dei Verbum ne fut promulguée que le 18 novembre 1965 (le passage cité paraît d’ailleurs avoir été inséré au dernier moment). Le projet commun des éditions du Cerf et de l’ABU pouvait paraître « risqué ». Le climat du concile laissait cependant penser que le risque était limité. Les responsables des éditions du Cerf crurent néanmoins nécessaire d’obtenir l’aval des autorités ecclésiastiques.

Aussi sembla-t-il opportun de constituer un Comité de Patronage comprenant de hautes autorités catholiques, protestantes et orthodoxes. En outre, on profita de la dernière session du concile pour présenter le projet aux épiscopats francophones et aux observateurs. La réunion, présidée par le pasteur Marc Boegner et le cardinal Jacques-P. Martin, se tint le vendredi 1er octobre 1965 au Centre culturel de Saint-Louis des Français. Le projet fut présenté par le pasteur G. Casalis et le père F. Refoulé ; ce dernier tint à souligner le caractère ecclésial de l’entreprise : « Pour nous, collaborateurs catholiques de cette entreprise, nous ne voulons rien faire qu’en union avec la hiérarchie. Je crois que les collaborateurs protestants tiennent autant que nous à cette approbation, que nous sollicitons aujourd’hui. Ils tiennent à être assurés que nous ne sommes pas des francs tireurs qui, demain, pourraient être désavoués. » Tous les évêques présents – venus très nombreux – donnèrent leur soutien. Un mois et demi plus tard, la promulgation de Dei Verbum devait enlever aux responsables catholiques de la TOB leurs dernières appréhensions.

Principes et méthode

Fin juin 1965, la traduction des dix premiers chapitres de l’Exode était prête et cinq chapitres de l’Épître aux Romains étaient traduits et en partie annotés. Il fut alors décidé de tenir, du 10 au 20 juillet, une session de travail au village des Giettes, en Suisse, pour fixer les bases de l’entreprise.

Y participèrent non seulement ceux qui avaient déjà collaboré au projet mais aussi divers experts, notamment le professeur Robert Martin-Achard, de Genève, le père Dominique Barthélemy, professeur à la Faculté de Théologie de Fribourg, le père Aimon-Marie Roguet, directeur du Centre de Pastorale Liturgique, le professeur Eugène A. Nida, le meilleur philologue et linguiste de l’ABU, etc. C’est dans un climat exceptionnel d’amitié et de joie que furent établis le protocole de la TOB et les grandes options de travail.

 De ce moment initial, voici quelques témoignages de Jean-Louis Déclais, catholique, ainsi que de Dorothée et Florence Casalis, respectivement épouse et fille du pasteur Georges Casalis :

- « Les Giettes, c’était d’abord un chalet appartenant à la famille du pasteur Philippe Reymond, en pleine montagne, avec des mélèzes, des geais, casse-noix et autres pics épeiches. C’était les pluches et le volley-ball, les jeux en soirée, la messe le matin pour les catholiques dans le chalet voisin qui appartenait aux chanoines de Saint-Maurice, les moments de prière en commun, etc. » (Jean-Louis Déclais)

- « Cette session et celles qui ont suivi (à Founex dans le canton de Genève, à l’Arbresle, à Taizé, à la villa du Parc Montsouris) ont beaucoup fait pour la dynamique de l’entreprise et sa réussite. Les interruptions de séances, les moments de détente ensemble, les repas, l’humour, le rire ont joué un rôle capital, créé un vécu irréversible. Un œcuménisme pratique était vécu au quotidien. Des amitiés impensables se sont nouées. » (Dorothée Casalis)

- « Il y avait peu de femmes. Outre Mme Colette Delachaux, secrétaire de F. Refoulé pour la TOB, nous étions trois. Annelise Faes, alors étudiante en théologie recrutée par P. Bonnard, était la seule qui assistât aux réunions. Une Italienne, Adriana Spalanzani, et moi assurions l’intendance. » (Florence Casalis)

- « Si tous les participants étaient acquis à l’œcuménisme, ils n’avaient jamais travaillé ensemble. Or il y eut d’emblée une volonté de partager, de faire un pot commun et non de s’asseoir sur des secrets de traduction. La traduction devait pouvoir servir à tous. Nous nous sommes aperçus que nous pouvions vivre et travailler ensemble. Cela peut paraître bizarre aujourd’hui, mais ce fut vraiment une découverte ! Au niveau même des mots, de l’attitude devant l’Écriture. L’approche protestante de la Bible, la vénération de la Bible et de la Parole de Dieu, n’était pas naturelle pour les catholiques. Les protestants ont découvert l’importance de la science biblique et aussi que les catholiques n’étaient pas "sous surveillance". Des rideaux se sont ouverts. Et puis, régnait la liberté de parole : tout le monde était responsable de tout. Chacun pouvait faire ses commentaires et dire ses réflexions sur le travail en cours. C’était une façon communautaire de faire un travail personnel. » (Dorothée Casalis)

Travail d’un coordinateur

« En 1966, lors de la session à Founex, entre Nyon et Genève, j’ai été invité à succéder à Jean Prignaud qui venait de démissionner comme coordinateur catholique pour l’A.T. Sans doute pensait-on qu’étant tout jeune et sans spécialisation particulière, je n’avais pas de thèse personnelle à défendre si je faisais des remarques aux traducteurs ! Je ne regrette pas d’avoir accepté. À partir de ce moment, j’ai reçu tous les textes chez moi ; je faisais mes remarques, le pasteur Philippe Reymond faisait les siennes ; cela m’a obligé à lire de très près toute la Bible en hébreu. […] J’ai eu quelquefois à étudier un problème et à proposer une solution. Je pense au livre d’Esther. Que faire des soi-disant "suppléments grecs" de la Septante ? Mettre ensemble et à part ces "morceaux de texte" comme le fait la Vulgate n’avait pas de sens. La solution de la Bible de Jérusalem (texte mixte avec italiques pour les additions grecques) n’était pas satisfaisante non plus. J’ai expliqué que la seule solution respectueuse des deux états du texte, l’hébreu et le grec, était de les publier tous les deux, et c’est ce qui a été fait. » (Jean-Louis Déclais).

- « Aux Giettes, ont été mis en place les grands principes : comité de direction, comités de coordination A.T. et N.T. (dans lesquels siégeaient les grands noms : Henri Cazelles, Robert Martin-Achard, Edmond Jacob, etc.) pour le compte duquel travailleraient quatre coordinateurs. Il a été décidé que 1) les traducteurs de la Bible de Jérusalem ne pourraient pas travailler au livre qu’ils avaient traduit pour la Bible de Jérusalem, 2) ce serait un travail assumé collectivement, ce qui impliquait que tous les textes seraient communiqués à tous les participants qui pourraient faire part de leurs remarques, 3) le pari était pris de s’en tenir le plus possible au texte hébreu dit "massorétique" pour l’A.T., 4) chaque année, le maximum de collaborateurs se réunirait pour une semaine de travail en commun.

 La liste des collaborateurs possibles et les équipes de travail ont été établies. Nous avons réglé les problèmes de la transcription du nom de YHWH, de la présence des deutérocanoniques, de la transcription des noms propres. Nous avons défini la méthode de travail : dans chaque binôme, l’un devait élaborer le "texte à détruire", puis les deux travailleraient ensemble (directement et non par correspondance) ; ils enverraient leur texte aux coordinateurs qui vérifieraient si le protocole avait été respecté (en cas de problème, ceux-ci consulteraient le comité de coordination) ; le texte étant éventuellement revu par l’équipe traductrice, il serait polycopié et envoyé à tout le monde. » (Jean-Louis Déclais)

 La méthode a pu paraître trop rigoureuse, trop complexe. Le professeur E. A. Nida l’estimait si lourde qu’il avait fait le pari que la TOB ne serait jamais achevée en moins de dix ans. Quand, le samedi 8 novembre 1975, les collaborateurs fêtèrent la sortie de l’A.T. et l’achèvement du travail, il leur envoya une missive commençant par ces mots : « Jamais je n’ai été plus heureux de perdre un pari ! » Le poids le plus lourd fut assurément porté par les coordinateurs : les professeurs Philippe Reymond, Jean-Louis Déclais, Jean Prignaud, Pierre Dornier et Pierre Geoltrain.

(à suivre)