Les principes de la révision

Note préalable : le texte suivant a été rédigé pour la parution, en 1967, de l'Epitre aux Romains, premier texte traduit. Il est repris à 

Casalis, Georges et Refoulé, François (éds.), La Bible, chemin d’unité ?, « Cahiers de la T.O.B. » 1, Le Cerf, Paris, 1967 (avant-propos de G. Casalis et F. Refoulé ; contributions de M. Boegner, Métropolite Mélétios, Patriarche Athénagoras, P. Bonnard, P. Evdokimov, Y. Congar, P. Emmanuel ; conclusion du Cardinal J.-P. Martin), p. 9-17

 

 Esprit et méthode d'une traduction oecuménique

Au moment où paraît l’Épître aux Romains dans la Traduction œcuménique de la Bible, les responsables de cette traduction se doivent de donner quelques précisions sur la méthode qu’ils suivent dans leur travail et sur l’esprit qui les anime.

Le projet d’une traduction française de la Bible commune aux diverses confessions chrétiennes n’est pas entièrement nouveau. Il faut mentionner les essais entrepris dans ce sens par Richard Simon au XVIIe siècle et par la Société nationale pour une traduction nouvelle des livres saints en langue française en 1866. Cependant, un tel projet ne pouvait aboutir sans que soient réunies un certain nombre de conditions. Aujourd’hui, elles semblent réalisées.

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Mentionnons en premier lieu l’extraordinaire développement des sciences bibliques. Une commune soumission aux disciplines de l’analyse philologique, littéraire et historique a rapproché des exégètes appartenant aux familles confessionnelles et intellectuelles les plus diverses. Ils ont mis en commun, dans nombre de publications et congrès, les résultats de leurs travaux. Ils ont appris à confronter les traductions et interprétations qui sont propres à leurs divers milieux. Ils se rencontrent aujourd’hui dans de grandes associations, interconfessionnelles et internationales, dont le seul but est d’intensifier l’étude rigoureuse des livres bibliques. Ils estiment que cette collaboration doit se prolonger dans des éditions de la Bible répondant aux exigences scientifiques actuelles, munies des introductions et des notes indispensables à la compréhension du texte, telles qu’on les trouve, pour ne citer que deux exemples, et pour nous en tenir au seul domaine d’expression française, dans la Bible du Centenaire (1917-1948) du côté protestant, et dans la Sainte Bible traduite en français sous la direction de l’École biblique de Jérusalem (1947-1955) du côté catholique.

En deuxième lieu, il faut relever le fait de la conversation œcuménique. Engagé dans un grand mouvement de confrontation et de rapprochement, appelé à lire la Bible dans des rencontres interconfessionnelles aux niveaux les plus divers, le peuple chrétien a pris l’heureuse habitude de comparer des traductions différentes. Nombreux sont les catholiques qui consultent des versions protestantes et les protestants qui consultent les récentes versions catholiques. Le bénéfice de telles comparaisons saute aux yeux. Elles rapprochent les chrétiens dans une même recherche de la Parole transmise par l’Écriture. Elles mettent en question les traductions et les interprétations routinières. De façon élémentaire, elles posent la question que nous avons voulu examiner dans un travail méthodique : où se trouvent les obstacles à une traduction commune, et ces obstacles sont-ils insurmontables ?

La présente traduction ne veut pas mettre un terme à la recherche d’une meilleure compréhension du texte et ne prétend pas éliminer les traductions en usage aujourd’hui. Elle n’implique surtout pas que nous pensions mettre fin aux divergences dogmatiques qui séparent les Églises ; elle atteste seulement qu’il est devenu possible, dans les circonstances actuelles, de présenter une traduction commune des écrits bibliques. Le Deuxième Concile du Vatican envisage d’ailleurs explicitement cette possibilité (Constitution Dei Verbum VI, 22).

Disons encore qu’il y a actuellement dans le monde une quarantaine d’entreprises, fort diverses, de traductions interconfessionnelles de la Bible. C’est donc dans la ligne d’une vaste recherche scientifique et d’un large dialogue œcuménique que cette version, perfectible sans doute comme l’est toujours une traduction, se situe et reçoit sa signification. Œcuménique, notre perspective est, de ce fait, missionnaire : bien des hommes, dans le monde entier ne lisent pas la Bible parce qu’elle leur est présentée en des versions différentes par des Églises séparées. Qui sait si une version œcuménique de l’Écriture sainte ne sera pas, pour eux aussi, un signe que nos divisions n’arrêtent pas la Parole de Dieu et que l’Esprit Saint qui a inspiré l’Écriture nous conduit vers un témoignage commun ?

En dernier lieu, notons les facteurs qui ont facilité, dès ses débuts, la mise en train de ce travail, qui ne fait que commencer.

D’un côté, les responsables de la « Bible de Jérusalem », consultés sur l’opportunité de cette nouvelle entreprise, ont bien voulu lui accorder leur précieux appui de principe, bien que la « Bible de Jérusalem » elle-même, dont nous reconnaissons les qualités éminentes, soit engagée dans un important processus de révision.

D’un autre côté, certains des exégètes chargés de la révision de la version Segond nous ont accordé leur concours.

Enfin, les Éditions du Cerf, qui publient la « Bible de Jérusalem », et plusieurs sociétés bibliques protestantes, réunies aujourd’hui dans l’Alliance Biblique Universelle, ont immédiatement soutenu notre projet.

Ces faits réjouissants ont abouti à la constitution, dont on ne connaît pas de précédent, d’un Comité d’édition groupant un éditeur catholique et des représentants de l’Alliance Biblique Universelle et s’assurant la collaboration d’une centaine d’exégètes catholiques, protestants et orthodoxes.

La méthode de travail adoptée dès l’origine devait faire droit à deux exigences reconnues par tous comme fondamentales : la rigueur scientifique d’une traduction nouvelle établie sur les meilleures éditions critiques et, d’autre part, la nécessité d’un travail accompli en commun pour chacun des livres bibliques. On a voulu garantir la rigueur scientifique en constituant des équipes de biblistes professionnels qui se sont engagés à mettre leur compétence au service d’une traduction aussi exacte et claire que possible.

Plus délicate était la question du travail en commun qui donne à cette entreprise son caractère œcuménique et constitue sa principale originalité. En pratique, chaque livre de la Bible a été confié à deux traducteurs, un catholique et un protestant, chargés de remettre leur traduction à des équipes coordinatrices restreintes qui ont reçu la tâche d’assurer la liaison entre les groupes de travail, spécialement en ce qui concerne l’homogénéité du vocabulaire de base. Peu nombreux, les biblistes orthodoxes de langue française font parvenir, sur l’ensemble des textes traduits, des remarques et des avis dont il est tenu compte dans la mise au point finale. De plus, les traductions sont soumises à des réviseurs littéraires et à divers spécialistes qui apportent leurs observations.

Cette traduction est donc à la fois moins originale et plus nouvelle que celles qui l’ont précédée ces dernières années. Moins originale, parce que le caractère collectif du travail n’a pas permis certaines options personnelles qui font l’intérêt d’autres essais. Plus nouvelle, parce que les vérifications impitoyables auxquelles ont été soumises les contributions personnelles ont fait droit à des exigences complémentaires et à des apports très divers qui apparaîtront en particulier dans les notes. Il appartient au lecteur d’apprécier les fruits de cette méthode dont les ouvriers, en tout cas, ressentent déjà les incontestables avantages, tant scientifiques qu’œcuméniques.

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En réservant de plus importants développements aux introductions générales qui seront publiées dans l’édition complète de la Bible, donnons enfin les précisions suivantes :

1. — L’ordre des livres de l’Ancien Testament est celui de la Bible hébraïque, bien que cet usage change les habitudes des lecteurs tant protestants que catholiques. Après les livres reçus comme canoniques par toutes les Églises, on a donc placé les livres que les catholiques appellent « deutérocanoniques », et les protestants, «apocryphes». Quoique les Églises issues de la Réforme ne leur reconnaissent pas de valeur normative, ils figurèrent jusqu’au XIXe siècle dans toutes les traductions protestantes, car les Réformateurs les considéraient comme utiles à la vie spirituelle.

2. — Le texte de l’Ancien Testament est traduit sur le texte massorétique (c’est-à-dire le texte hébraïque de la tradition juive) ; ce texte est l’aboutissement d’une longue tradition, dont la fidélité remarquable n’a cependant pas toujours pu conserver intactes les formes originelles. Or, tels autres textes, hébraïques (Qumrân) et telles versions anciennes (grecques, latines, syriaques, araméennes) présentent des variantes dignes d’attention. Néanmoins, dans l’état présent de la critique textuelle, il a été décidé d’adopter pour base le texte massorétique, quitte à indiquer en note les variantes importantes des autres témoins, en particulier de la version grecque des « Septante». Les quelques cas où l’on s’éloigne du texte massorétique sont signalés en note.

Le texte du Nouveau Testament a été, dans l’ensemble, fidèlement transmis ; dans sa majeure partie, il offre peu de variations notables. Là où la tradition textuelle présente des variantes importantes, les très nombreux témoins (manuscrits grecs, versions anciennes, citations chez les écrivains des premiers siècles) ont permis à la critique contemporaine de faire, dans ses éditions, des choix meilleurs que par le passé. L’édition actuellement la plus répandue est celle de Nestle-Aland. Cependant, cinq grandes sociétés bibliques ont édité en 1966, sous la direction de K. Aland, M. Black, B. M. Metzger et A. Wikgren, un Nouveau Testament grec à l’usage des traducteurs. Ce texte a été choisi comme base de la présente traduction. Toutefois, quand ils avaient des raisons sérieuses de le faire, les traducteurs se sont permis d’adopter, ou du moins de signaler en note, des variantes non retenues dans le texte des sociétés bibliques.

Pour l’ensemble de la Bible, les variantes textuelles indiquées en note ont pour but d’éclairer le texte traduit et de montrer que les livres bibliques, comme tous les autres documents écrits, doivent être étudiés en tenant compte des règles habituelles de la critique textuelle. Seules ont été signalées les variantes présentant un réel intérêt.

3. — Les parallèles mentionnés ne représentent qu’un choix, volontairement limité aux plus significatifs.

4. — Les livres ou groupes de livres sont précédés d’une introduction donnant les précisions indispensables à une bonne intelligence du texte.

5. — À l’aide d’un index placé à la fin du volume dans son édition complète, on pourra se reporter aux principales notes à consulter sur les thèmes bibliques majeurs,

6. — Les notes précisent des points d’archéologie, d’histoire, d’exégèse et de théologie biblique. Dans cette dernière catégorie, on a voulu rendre le lecteur attentif à telles difficultés de traduction ou d’interprétation, en laissant apercevoir, chaque fois que cela a paru nécessaire, les diverses options confessionnelles. Le plus souvent d’ailleurs, celles-ci n’ont plus leur origine dans la façon de traduire ni même, sauf de rares exceptions, dans la compréhension du sens immédiat de tel ou tel verset. C’est dans la manière différente d’élaborer et de présenter une synthèse doctrinale à partir des textes relatifs à un même sujet, que se manifestent les divergences. Le fait que catholiques et protestants conçoivent de manière différente les rapports entre Écriture, Tradition et Église, demeure la principale difficulté [1]. Toutefois, cela n’a pas constitué un obstacle insurmontable, même pour une annotation commune.

Entreprise dans la reconnaissance de l’autorité souveraine de la Parole de Dieu et dans l’espérance que tous les chrétiens parviennent un jour à une commune intelligence de l’Écriture, la Traduction œcuménique de la Bible est, pour ses artisans, un acte de foi dans la puissance de l’Esprit. Ils souhaitent qu’une même exigence de vérité dans l’amour inspire, dans les différentes confessions, fidèles et pasteurs chargés de porter dans l’Église et dans le monde l’Évangile du Christ.

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Telles sont, brièvement décrites, les principales caractéristiques de cette Traduction œcuménique de la Bible. Tous ceux qui ont accepté cette discipline commune de travail espèrent qu’elle servira à faire connaître et aimer ces Écritures saintes où le peuple de Dieu entend la Parole de son Seigneur et où tous les hommes sont appelés à trouver le sens de leur vie.



[1] Les positions respectives peuvent être caractérisées de la façon suivante :

I. « La charge d’interpréter de manière authentique la Parole de Dieu, écrite ou transmise, a été confiée au seul Magistère vivant de l’Église dont l’autorité s’exerce au nom de Jésus Christ. Pourtant, ce Magistère n’est pas au-dessus de la Parole de Dieu, mais il la sert, n’enseignant rien que ce qui est transmis, puisque par mandat divin et avec l’assistance de l’Esprit Saint, il écoute cette Parole avec amour, la garde saintement, l’expose avec fidélité, et tire de cet unique dépôt de la foi tout ce qu’il propose à croire comme étant révélé par Dieu.

« II est donc clair que la Sainte Tradition, la Sainte Écriture et le Magistère de l’Église, selon le très sage dessein de Dieu, sont si bien reliés et solidaires entre eux qu’aucune de ces réalités n’a de consistance sans les autres, et que toutes ensemble, chacune à sa façon, sous l’action du seul Esprit Saint, coopèrent efficacement au salut des âmes» (Constitution Dei Verbum II, 10),

II. Les Églises issues de la Réforme ont constamment affirmé qu’elles reconnaissent comme autorité souveraine et dernière en matière de foi l’Écriture sainte lue dans la communion de l’Église et en conformité avec les symboles œcuméniques (Confession d’Augsbourg 1 ; Confession de La Rochelle, article V ; Confession Helvétique Postérieure, ch. I et ch. II : « Nous reconnaissons pour fidèle et authentique interprétation des Écritures, celle qui étant prise des Écritures elles-mêmes ... s’accorde avec la règle de foi et de charité, et tend principalement à avancer la gloire de Dieu et le salut des hommes »).

À Montréal (1963), lors d’une assemblée œcuménique à laquelle participaient des théologiens réformés, luthériens, anglicans et orthodoxes, le texte suivant a été approuvé ; «... Nous pouvons dire que nous existons comme chrétiens par la Tradition de l’Évangile, attestée dans l’Écriture et transmise dans l’Église et par elle, par la puissance du Saint Esprit. Prise dans ce sens, la tradition est actualisée dans îa prédication de la Parole, dans l’administration des sacrements, dans le culte, dans renseignement chrétien, dans la théologie et dans la mission, et le témoignage rendu au Christ par la vie des membres de l’Église » (Rapport de l’Assemblée de Montréal, §§ 43-45).​