Traduire la Bible est un défi

 

 Le Petit Robert, dictionnaire de la langue française, rappelle que traduire, c’est « faire que ce qui était énoncé dans une langue le soit dans une autre, en tendant à l’équivalence sémantique et expressive des deux énoncés ». L’équivalence sémantique est l’équivalence de sens, l’équivalence expressive est obtenue quand l’effet produit sur le lecteur ou l’auditeur par le texte traduit est le même que celui produit par le texte à traduire.

Dans la définition citée on relèvera le « en tendant à », qui avertit qu’une traduction, si bonne qu’on la juge, restera toujours plus ou moins partielle. C’est dire qu’il y a inévitablement des pertes. Le grand expert en traduction qu’est Umberto Eco le laisse clairement entendre dans le titre d’un de ses ouvrages : Dire presque la même chose (2007 ; c’est nous qui soulignons).

L’inévitable perte

Dans toute traduction, surtout s’il s’agit de textes anciens, la perte inévitable affecte certes le contenu, car il n’est plus possible aujourd’hui de reconstituer exactement ce qu’étaient à l’origine ni toutes les intentions du texte, ni les circonstances détaillées auxquelles il se réfère, et ce qu’elles signifiaient tant pour l’auteur lui-même que pour ses destinataires. Mais les pertes affectent aussi l’expressivité, pourtant partie intégrante du texte à traduire. La traduction du cantique des séraphins entendu par le prophète Ésaïe en prière dans le temple de Jérusalem (Es 6,3) en offre un bon exemple, que le professeur Wilhem Vischer aimait citer. Ce cantique résonnait ainsi en hébreu (le lecteur est invité à en faire une lecture à haute voix en respectant l’accent tonique signalé ci-après par des caractères gras) :

dôch, qâdôch, qâdôch | Yahôh Çebaôt
Me’ kol hâ’âreç kebô

La musique de ces paroles pleines de solennité est facilement perceptible : la dominance de sons en [ô] évoque une grande plénitude, qui vient renforcer le melô’ (est remplie) au début du second vers.

Face à cette musique la traduction traditionnelle laisse apparaître toute la perte qu’est obligé de consentir le texte soumis aux conventions adoptées :

            Saint, saint, saint, le Seigneur de l’univers
            Sa gloire remplit toute la terre

C’est, à peu de chose près, la version de la Bible de Jérusalem (1973, 1998) et de la Nouvelle Bible Segond (2002) entre autres. C’est aussi celle de la TOB 2010. 

Quant au sens on peut regretter certes ici la traduction traditionnelle de l’hébreu qâdôch par saint, adjectif compris en général aujourd’hui au sens de « moralement parfait », alors que le qâdôch hébreu désigne ce qui est propre à Dieu. Quant à l’expressivité, la triple répétition du son nasal [ain] évoque plutôt quelque chose d’étriqué, qui détonne avec la dominante musicale du cantique des séraphins et s’accorde si mal à la plénitude de la majesté divine que le chant veut célébrer. Sur la base de cet exemple le « presque » d’Umberto Eco paraît encore bien indulgent. Est-il possible de faire autrement ? Sans doute, mais, pour s’approcher au plus près du sens, il faudrait parfois beaucoup s’éloigner des mots. Les traducteurs de la TOB n’ont pas voulu prendre ce risque, leur objectif étant de viser une équivalence formelle, les particularités du texte source devant « passer » au maximum dans la langue d’arrivée. En agissant ainsi, ils ont affronté bien des difficultés dont témoigne parfois l’annotation.
 Voici ce qu'en dit l'un des traducteurs, le professeur Pierre Prigent, l'un des membres protestants de l'équipe interconfessionnelle qui oeuvra sur l'épître aux Romains :

« Nous étions surveillés, non pas au nom d’une doctrine, mais au nom de la langue. Il fallait traduire en français, vraiment, et c’était parfois un crève-cœur pour ceux qui avaient le sentiment d’avoir trouvé une traduction merveilleuse de s’entendre dire par nos censeurs littéraires que ce n’était là que charabia doux aux seules oreilles des spécialistes !

Parfois l’argumentation était d’un autre ordre, mais tout aussi imparable. Nous avions traduit Rm 2,28 : "Le juif n’est pas dans ce qu’on voit", et nous étions très satisfaits de nous. Mais, fit-on remarquer, c’est une phrase impossible car, à la lecture publique, on peut entendre : "Le juif n’est pas dans ce convoi." La Shoah était dans toutes les mémoires. […]

Parfois, les questions touchaient aux fondements mêmes de l’entreprise : qu’est-ce que traduire ? C’est rendre dans notre langue ce que le texte dit dans un contexte culturel bien différent. Voilà le principe. Mais son application pose problème ! Prenons par exemple le Notre Père : "Que ton nom soit sanctifié." Ce sont les mots grecs littéralement traduits, mais qu’est-ce que ça veut dire aujourd’hui ? Je vous laisse répondre, certain que vous songerez aux lecteurs qui découvrent la Bible ! L’équipe des traducteurs des évangiles osa tenter de rendre le sens plutôt que les mots : "Fais-toi reconnaître comme Dieu" plus tard corrigé en : "Fais connaître à tous qui tu es." Il n’y a guère de doute : c’est bien ainsi qu’il faut comprendre. Mais nous pensions aussi à ceux qui ont dans l’oreille la traduction traditionnelle ! Pour trancher dans des cas semblables, le travail des différentes équipes était soumis à la relecture de tous les collaborateurs. En cette occurrence nous avons approuvé l’audace, en constatant pourtant qu’elle ferait tache dans l’ensemble et ne devait donc pas faire école… » (Journal Réforme du 18 janvier 2007).

De la langue source à la langue cible

La traduction traditionnelle du texte biblique souffre d’un handicap, à savoir le statut attribué au texte. Dans la mesure où le texte biblique est considéré comme sacré, ce statut met ce texte à part, comme intangible. C’est là que les difficultés commencent pour le traducteur car, si tout le monde est d’accord pour respecter le sens du texte – à condition évidemment qu’il reste accessible – que signifie respecter sa forme ? C’est sur la réponse donnée à cette question que les traductions bibliques se répartissent en deux catégories suivant qu’elles privilégient la langue source ou la langue cible.

Quand les premières traductions ont vu le jour, autrement dit quand l’ancienne version grecque dite des Septante (désormais LXX) a été proposée au judaïsme hellénophone d’Alexandrie, au IIIe siècle av. avant notre ère, on était persuadé que le statut de texte sacré propre à la Bible exigeait des traducteurs qu’ils respectent ce texte jusque dans sa forme. C’est ainsi qu’à chaque mot du texte original devait correspondre dans le texte traduit un équivalent, toujours le même, et que la nature grammaticale des mots (substantif, verbe, etc.) devait être respectée, ainsi que leur ordre dans la phrase. La LXX est ainsi remplie d’expressions étrangères au grec, expressions qu’on appelle « hébraïsmes », puisque ces tournures sont en réalité propres à l’hébreu biblique.

La LXX a tenté de rendre justice au caractère sacré du texte dans la langue source en faisant apparaître dans la traduction la récurrence des mots du texte à traduire. Mais, sous peine de non-sens, le pari ne pouvait être tenu jusqu’au bout. Pour rester intelligible, la traduction devait faire pour le moins quelques concessions à la langue d’arrivée. La LXX apparaît inévitablement alors comme un compromis entre deux formules antinomiques, d’une part le « décalque », recherché par un désir de fidélité à la forme du texte source, texte considéré comme sacré, autrement dit une traduction ad verba (un mot pour un mot), souvent appelée « traduction littérale », et d’autre part la traduction ad sensum (priorité au sens, dans le respect intégral des particularités de la langue cible).

Au IIe siècle de notre ère, la Septante parut à certains Juifs trop éloignée du décalque exigé. Un nommé Aquila proposa alors une traduction-calque, dont l’un des intérêts reste aujourd’hui, pour les passages qui ont pu être conservés, de permettre de retrouver le texte hébreu tel qu’Aquila devait l’avoir sous les yeux. Quelques années plus tard, un certain Symmaque proposa de son côté une traduction grecque ad sensum, très idiomatique, destinée aux lecteurs hellénophones ignorant l’hébreu. Dès les premiers temps donc deux « écoles » se sont affrontées, avec deux idées radicalement opposées de la fidélité d’une traduction au texte biblique. L’une affirmait qu’il n’y pas de fidélité au texte original si l’on ne reproduit pas aussi la forme de celui-ci. C’est la conviction d’Aquila. L’autre estimait que la fidélité concernait d’abord le sens, et que celle-ci n’est possible que si la traduction rend pleinement justice aux exigences de la langue d’arrivée. C’est l’opinion de Symmaque.

Le sens et les mots

Chaque langue possède une structure qui lui est absolument propre et la différencie de toutes les autres, même de celles qui lui sont apparentées. Mais il faut le reconnaître, on ne sait cela que depuis peu, c’est-à-dire depuis la naissance des sciences du langage au cours du XXe siècle. Le compromis entre la traduction souhaitée, dite ad verba (décalque), et la traduction ad sensum (donnant priorité au sens) se heurte à bien des obstacles.

À titre d’exemple : l’article défini du français s’emploie pour un objet dont on est en train de parler ou dont on a déjà parlé. Mais, en hébreu, l’article défini s’emploie même pour un objet dont on va parler. Ainsi en Ex 3,2 le décalque de l’hébreu se formule ainsi : « L’ange du Seigneur lui apparut dans une flamme de feu du milieu du buisson … » (le texte n’a pourtant pas encore mentionné ce buisson), alors que, dans les mêmes conditions, le français userait de l’article indéfini : « L’ange du Seigneur lui apparut du milieu d’un buisson… », puisqu’il n’a jamais été question jusqu’ici dudit buisson. En revanche, une ligne plus bas, le français peut parfaitement dire, comme l’hébreu : « … le buisson était en feu », car le buisson en question a déjà fait l’objet d’une mention. En Ex 3,2, la TOB a pourtant choisi le décalque de l’hébreu. Une note, plus théologique que grammaticale, renvoie à la bénédiction de Dt 33,16 où le Seigneur est appelé « celui qui demeure dans le Buisson ».

Autre exemple : en français, le verbe situe l’action sur une échelle linéaire du temps : passé, présent ou futur. Le verbe hébreu s’intéresse, quant à lui, à l’état de l’action désignée : est-elle achevée ? ou, au contraire, est-elle en cours ? En hébreu, c’est le contexte qui permet de situer l’action dans le temps et non la forme verbale elle-même. En français ce n’est pas la forme verbale, mais éventuellement le contexte, qui permet de préciser où en est le déroulement de l’action.

Les difficultés ne sont pas moindres pour la traduction de la métaphore. Ainsi quand Jésus est averti par des Pharisiens qu’Hérode Antipas cherche à lui faire subir le sort de Jean-Baptiste, Jésus les charge de cette mission : « Allez dire à ce renard : Voici, je chasse les démons et j’accomplis des guérisons aujourd’hui et demain… » (Lc 13,32). En culture occidentale le « renard » est symbole de ruse. Mais l’idée de ruse est totalement étrangère au contexte de cette déclaration, au point qu’on doit reconnaître au « renard » biblique une tout autre valeur métaphorique. Laquelle ? Par bonheur, l’A.T. offre un autre exemple (le seul !). Dans le Cantique des cantiques, la personne responsable de la jeune fille s’inquiète de voir celle-ci courtisée d’un peu trop près par ses nombreux prétendants. Elle s’écrie alors : « Saisissez-nous les renards, les petits renards qui ravagent les vignes, alors que notre vigne est en fleur » (Ct 2,15). Les contextes littéraires de ces deux passages bibliques où « renard » est employé comme métaphore ignorent totalement l’idée de ruse, mais orientent la compréhension vers une signification du genre « prédateur au petit pied ». La même connotation de mépris se retrouverait dans notre « chacal » ou notre « roquet ». Sans entrer dans ces détails, la TOB a cependant estimé utile de rédiger une note en Lc 13,32 : « Hérode n’est pas dangereux pour Jésus … » et de la compléter en faisant appel au contexte culturel : « …il n’est pas un lion (image usuelle des rabbins pour désigner un personnage dangereux) ».

Les expressions idiomatiques posent un problème particulier. L’expression idiomatique est une séquence stéréotypée dont la signification globale ne peut être déduite à partir des éléments qui la composent. Ainsi, en français : « boire du petit lait ». On sait ce que veut dire « boire », on connaît le qualificatif « petit », on n’ignore évidemment pas ce qu’est le « lait », et peut-être même sait-on encore ce qu’est le « petit lait ». Mais on n’en comprend pas pour autant ce que veut dire « boire du petit lait ». L’A.T. (en hébreu) compte ainsi un peu moins de 140 expressions idiomatiques. Certaines semblent supporter plus ou moins bien le décalque, comme « trouver grâce aux yeux de », qui se retrouve à peu près telle quelle dans la TOB (Gn 6,8 ; 18,3 etc.). Mais le décalque de telle autre serait insupportable, comme « remplir derrière le Seigneur » (huit fois !), que la TOB se risque à traduire par des formules différentes suivant les traducteurs : « suivre sans hésitation » (Nb 32,12) ou « sans réserve » (Dt 1,36) ou « pleinement » (1 R 11,6), l’expression décrivant en réalité un engagement loyal envers le Seigneur.

Apprendre l’humilité

« Si ma mémoire est bonne, c’est une lettre des Éditions du Cerf qui m’invita, un jour, à prendre part à cette belle aventure qui venait d’être lancée et suscita aussitôt mon enthousiasme. Je fus jumelé avec le pasteur Daniel Lys, professeur à la Faculté de Théologie protestante de Montpellier déjà réputé pour ses écrits.

Le premier contact fut extrêmement chaleureux, le travail commun se déroula on ne peut mieux. Deux souvenirs précis me sont restés. Voici le premier. Nous utilisions deux grammaires hébraïques pour trancher nos débats, la Grammaire de l’hébreu biblique du père P. Joüon, de la Compagnie de Jésus, et l’Hebräische Grammatik de W. Gesenius et E. Kautzsch. Il arrivait souvent que le pasteur se référât au savant jésuite de Rome tandis que je prenais appui sur les deux exégètes protestants ! L’œcuménisme était donc on ne peut plus parfait.

Mon second souvenir concerne la traduction du livre de Ruth. Nous avons longuement discuté pour savoir quel mot français correspondrait le mieux au mot hébreu go’el que le livre de Ruth utilise neuf fois en quatre brefs chapitres. "Vengeur" ne donnait pas le sens exact. "Rédempteur" gardait une résonance chrétienne qui ne convenait pas à l’A.T. (il se retrouve néanmoins dans la Nouvelle Bible Segond). "Celui qui a sur toi droit de rachat" nous paraissait peu élégant pour traduire trois lettres hébraïques (c’est pourtant la traduction qu’a conservée la Bible de Jérusalem). Fallait-il ne pas traduire et maintenir le mot hébreu, ce que n’a pas hésité à faire la Bible Osty (sauf une fois où elle traduit "proche parent") ? D’un commun accord, nous avons traduit go’el par "racheteur". On nous fit observer que ce mot ne se trouvait pas dans la plupart des dictionnaires de la langue française. Nous l’avons tout de même adopté. Or, il figure aujourd’hui dans plusieurs dictionnaires français, l’aurions-nous remis à la mode ?

Dois-je avouer enfin que nous restions parfois un peu déçus lorsque nous recevions les remarques et les modifications apportées par le comité de révision qui veillait à harmoniser l’ensemble de la traduction des différents livres ? Ce que nous avions proposé, et qui nous paraissait à la fois original et plus proche du texte hébreu, avait été banalisé, perdant ainsi une part de son rythme et de sa poésie. Mais nous comprenions fort bien la nécessité de rendre homogène le texte d’une traduction qui couvrait la Bible entière. Toute œuvre collective apprend l’humilité. Ce fut là l’enseignement essentiel de la TOB. » (Jean-Luc Vesco).

Deux filets jetés sur la réalité des choses

Parmi les différences structurelles majeures entre langue source et langue cible, il faut relever encore la distribution du vocabulaire. Pour s’en faire une idée, il suffit de reprendre l’image de l’épervier (filet de pêche) [1].

Parvenu au fond de l’eau, le filet couvre une surface qui est l’image de la totalité de l’expérience humaine. Chaque maille représente le champ sémantique d’un mot d’une langue. Si on jette deux fois de suite un filet au même endroit (les deux langues couvrent le même espace d’expérience humaine), il sera exceptionnel que deux mailles coïncident : entre deux langues il est exceptionnel que deux mots aient exactement le même champ sémantique.

Un exemple va illustrer ce constat à partir du mot français « mer » et de l’hébreu yam. Selon les dictionnaires, « mer » désigne « une vaste étendue d’eau salée, qui recouvre une partie de la surface du globe ». On parlera ainsi de la mer Nord, de la mer Noire ou de la mer Morte. Le mot prend parfois une valeur figurée, dans laquelle l’idée d’eau et plus précisément d’eau salée est complètement oubliée au profit de la seule idée de vaste étendue, comme dans la formule « une mer de sable ».

L’hébreu biblique, de son côté, dispose lui aussi d’un mot, yam, pour désigner ce que nous appelons la mer. Mais, première différence, il ne s’intéresse pas à la question de savoir si l’eau en est salée ou non. À preuve, l’hébreu est obligé de spécifier « yam de sel » pour désigner ce que nous appelons la mer Morte, connue pour son exceptionnelle salinité. Par ailleurs, il use du même mot pour nommer ce que nous appelons un « lac » , comme le yam de Gennésareth (Nb 34,11), voire un « grand fleuve » comme l’Euphrate (« Je vais mettre à sec le yam de Babylone… », Jr 51,36) ou le Nil (« Les eaux disparaitront du yam, le fleuve tarira et se desséchera… », Es 19,5). C’est encore le même mot hébreu qui sert à désigner la grande cuve de bronze placée dans la cour du temple de Salomon (« Hiram de Tyr fit, en métal fondu, le yam qui avait cinq coudées de haut… » 1 R 7,23). Dans ce dernier cas, la TOB, qui traduit yam par « la Mer », précise en note : « ce vaste récipient semble avoir été une représentation symbolique de l’Océan cosmique. »

On le voit, le français « mer » et l’hébreu yam ne correspondent que partiellement : ils possèdent bien une zone de signification commune, ce qui permet parfois de traduire l’un par l’autre, mais chacun d’eux possède de son côté un champ de significations qui lui est propre et qui, pour ces autres acceptions, correspond à d’autres mots dans l’autre langue. De plus, alors que le français « mer » inclut les idées de vaste étendue et d’eau salée, le yam hébreu ignore ces composants mais inclut celui de grande quantité (d’eau). Cet exemple simple montre bien que, d’une langue à l’autre, il est vain, quant aux vocabulaires, de chercher de l’identique.

Dans leur fidélité au texte source, les anciennes versions bibliques, comme LXX, se sont heurtées à ces difficultés, dans l’espoir vain, répétons-le, de rendre justice au texte sacré de la langue source en faisant apparaître dans la traduction la récurrence des mots du texte à traduire.

Aujourd’hui, la version de John Nelson Darby (1859) est l’exemple même du décalque. De son côté, André Chouraqui (1985) a voulu refléter le vocabulaire et la structure de l’hébreu pour l’A.T. ainsi que l’expression sémitique sous-jacente au texte grec du N.T.

Par contre, la Bible en français courant (1982, révisée 1997) s’efforce de rendre en premier le sens du texte en une langue accessible au plus grand nombre, quitte à se détacher de la forme. En termes techniques, on parle ici d’une traduction par « équivalence dynamique ».

La TOB : attachée au texte source

Dans la ligne de la LXX, ligne partagée par la plupart des versions bibliques françaises contemporaines, telles que la Bible de Jérusalem ou la Nouvelle Bible Segond, la TOB s’inscrit plutôt dans une tradition de compromis.

Les normes adoptées d’un commun accord par les traducteurs au départ de l’entreprise visaient à respecter autant que possible, au niveau du français, les particularités formelles du texte hébreu ou grec, dans le but de donner au lecteur une idée des moyens d’expression propres à la langue du texte source. Deux fois cependant des traducteurs de la TOB se sont affranchis de ces normes : ceux de l’équipe chargée du livre de Jérémie dont le travail penche nettement vers une traduction par « équivalence dynamique » et ceux des équipes Matthieu et Luc qui, eux aussi, ont donné priorité au sens dans la traduction du Notre Père (voir plus haut) qui, par ailleurs, est l’objet de notes très abondantes.

Les choix de la TOB dans la traduction et l’annotation sont parfois discutés mais toujours fondés. Cela tient à la méthode mise en place et au contrôle qui s’est exercé à tous les niveaux.

Moins originale et plus nouvelle

«… Cette traduction apparaît à la fois comme moins originale et plus nouvelle que les autres, anciennes et contemporaines. Moins originale, parce que le risque de l’entreprise et le caractère collectif du travail ont exclu dès le départ certaines options personnelles et libertés dans la traduction qui font l’intérêt d’autres versions. Plus nouvelle, parce que les vérifications impitoyables auxquelles ont été soumises les différentes traductions ont fait surgir des exigences et des apports complémentaires qui apparaissent souvent dans le texte. » (Extrait de la Présentation générale de la TOB)

Une grande rigueur a également présidé au traitement des textes de base à partir des dernières éditions alors disponibles : Novum Testamentum Graece (Nouveau Testament grec) de Nestle-Aland (25e édition, 1962) et The Greek New Testament de l’ABU (1966), la Septuaginta de A. Rahlfs (édition 1935) pour l’A.T. grec et la Biblia Hebraica de R. Kittel (édition 1937) pour l’A.T. hébreu et araméen. Ce n’est qu’exceptionnellement que les traducteurs ont préféré des variantes proposées par la LXX ou tel manuscrit de Qumrân. Les révisions de 1988, 2004 (pour le Pentateuque) et 2010 ont été faites sur les éditions scientifiques des textes hébreux, araméens et grecs parues depuis lors.

En 1966, dès la deuxième session commune, afin de ne pas trop disperser la traduction, les coordinateurs ont établi pour l’A.T. une sorte de lexique de base d’environ deux cents mots hébreux avec leurs correspondants souhaitables en français. Lors de la révision 1988, afin d’assurer la cohérence des passages communs aux livres des Rois et à des Chroniques, les équipes ont été encouragées à harmoniser leurs travaux respectifs à l’aide de la synopse du père Vannutelli (Libri Synoptici Veteris Testamenti, 1931).

Dans le N.T., les trois premiers évangiles, appelés synoptiques, ont été traduits de façon cohérente par leurs équipes respectives. C’est dire que là où Matthieu et Luc avaient repris un terme de Marc, celui-ci était obligatoirement rendu de la même façon dans les trois évangiles.

Comme celle de 1988, la révision générale de 2010 s’inscrit dans la ligne des choix adoptés par les traducteurs de la première édition. Les modifications apportées se situent au cœur de la tension entre la fidélité au texte source et la réception par les lecteurs d’aujourd’hui.

 

 Jean-Marc Babut [2]

 


[1] « Une langue est un filet jeté sur la réalité des choses. / Une autre langue est un autre filet. / Il est rare que les mailles coïncident. » Cité en exergue du Nouveau Testament interlinéaire grec-français par Maurice Carrez, avec la collaboration de Georges Metzger et Laurent Galy, Villiers-le-Bel, Société biblique française, 1993​

[2] Le pasteur Jean-Marc Babut a été l’un des artisans de l’édition complète de la TOB « avec notes essentielles » parue en 1975 et révisée en 1988 et 2010. Il a œuvré à la coordination de la révision de l’A.T. en 1988 et de toute la Bible en 2010. De 2004 à 2012, il a été secrétaire de l’AORB​.