Œcuménisme et recherche biblique : le rôle de l'AORB

 

 L’Association œcuménique pour la recherche biblique (AORB) est née en même temps qu’était élaborée la Traduction œcuménique de la Bible (TOB). Il s’agissait de donner une assise légale à ce projet audacieux et fragile pour le mener à bien et assurer ensuite la diffusion.

1966-1975 : la réalisation de la TOB

L’initiative de créer une assocation est venue des pères Ambroise-Marie Carré et François Refoulé, des éditions du Cerf, et des pasteurs Jean Bosc et Georges Casalis, du Centre de recherches et d’études de Villemétrie. L’association a été déclarée selon la loi de 1901, le 19 janvier 1966, à la préfecture de la Seine.

L’article 3 des statuts exprimait nettement le but recherché : « Cette association a pour objet de promouvoir la recherche biblique sous toutes ses formes, et notamment la traduction œcuménique de la Bible en français. » 

Assez vite, le conseil d’administration fut composé de personnes physiques représentant les éditions du Cerf, la Société biblique française, les éditions Les Bergers et les Mages, l’Association catholique française pour l’étude de la Bible (ACFEB, créée en juin 1966), le Service biblique de la Fédération protestante de France (Équipes de recherche biblique) et la Société biblique suisse.

La marque œcuménique s’est imposée d’emblée. Depuis les origines, le bureau a été présidé par trois co-présidents : un catholique, un protestant, un orthodoxe. Les premiers furent le père A.-M. Carré, le pasteur Jean Bosc, remplacé à son décès par le pasteur Jacques Maury, et l’Archiprêtre Alexis Kniazeff.

Les motivations du projet étaient ainsi énoncées à l’adresse de ceux qui étaient sollicités à devenir membres contributeurs :

« Un certain nombre de chrétiens, souffrant de la division des Églises et assurés que celle-ci ne peut être surmontée que dans l’écoute commune de la Parole de Dieu, également convaincus de la nécessité urgente du travail biblique commun pour mieux approfondir cette Parole et mieux la présenter au monde, ont pris l’initiative de fonder l’Association œcuménique pour la recherche biblique […].

Le premier objectif de l’association est d’organiser les travaux préparatoires à la Traduction œcuménique de la Bible et de soutenir la diffusion de celle-ci dans les pays francophones du tiers-monde […].

Un second objectif s’est imposé : soutenir dans la mesure de ses moyens la Bibliothèque œcuménique et scientifique d’études bibliques (BOSEB) ouverte dans le même esprit en 1968 par un protocole d’accord entre l’Institut catholique de Paris, le Service biblique de la Fédération protestante de France et l’Association catholique française pour l’étude de la Bible (ACFEB), bibliothèque sise à l’Institut catholique de Paris. » 

La réponse a tout de suite été encourageante et substantielle : il en résulta un premier fichier de plusieurs centaines de donateurs réguliers. Le projet TOB avait là une base juridique et financière solide.

La BOSEB

La Bibliothèque œcuménique et scientifique d’études bibliques (BOSEB) a été créée en 1968. Alors que s’élaborait la TOB, le besoin s’était fait sentir, parmi les biblistes catholiques et protestants, d’une bibliothèque spécialisée. Ainsi la BOSEB a-t-elle été fondée par un protocole d’accord entre l’Institut catholique de Paris, le Service biblique de la Fédération protestante de France et l’ACFEB.

En 2002, elle est devenue une association Loi 1901. Son conseil d’administration est constitué de membres appartenant aux associations fondatrices. Elle couvre le domaine des études bibliques (écrits et milieu de l’A.T. et du N.T.), de l’archéologie, de l’histoire et des langues du Proche-Orient ancien (akkadien, égyptien, syriaque…). Elle s’adresse à des chercheurs, des professeurs, des spécialistes et des étudiants de 3e cycle (et de 2e cycle sur recommandation du professeur).

Elle possède un fonds d’environ 45 000 ouvrages et 460 périodiques dont 270 sont en cours d’abonnement. Tous les articles des ouvrages collectifs et des périodiques sont dépouillés et font l’objet de mots-clés. Ouvrages et périodiques sont en libre accès, en consultation sur place uniquement. Le catalogue est entièrement informatisé. Elle dispose aussi d’un fonds photographique du début du siècle sur les fouilles archéologiques dans la Palestine d’alors.

Depuis 1995, la BOSEB est réunie à la bibliothèque de l’Institut Français d’Études Byzantines (IFEB) dans la Bibliothèque Jean de Vernon, à l’intérieur de l’Institut catholique de Paris, 21 rue d’Assas, 75006 Paris.

Trois tâches prioritaires ont alors été dégagées :

1) recueillir des dons auprès des groupes et des personnes convaincus de l’importance du projet TOB,

2) soutenir la BOSEB par un don annuel,

3) envoyer gratuitement des bibles aux communautés chrétiennes les plus démunies en Amérique, en Afrique, en Asie, en Europe centrale, etc. Ces tâches furent menées à bien avec persévérance et efficacité.

L’histoire de la TOB a été racontée dans les pages qui précèdent. À partir du moment où la traduction et l’annotation de l’Épître aux Romains ont pu être présentées au public, tout fut possible et les quelques 120 collaborateurs ont travaillé dix ans. Au profit de cette édition si particulière, ils ont abandonné librement, totalement ou en partie, leurs droits d’auteur. Le N.T. fut publié en 1972, l’A.T. en 1975 et, la même année, l’ensemble parut sous deux formes, l’une « avec notes intégrales » et l’autre « avec notes essentielles ».

Dès la parution, l’AORB, fidèle à son programme, a envoyé des exemplaires gratuits dans les pays du tiers-monde francophone.

1980-1988 : autour de la première révision

Très vite, au début des années 1980, vint la décision de procéder à une révision de la TOB. On se trouvait là devant de nouveaux problèmes financiers : il fallait donner un second souffle à l’entreprise.

Par une lettre du 7 mars 1984, l’AORB s’adressa à un certain nombre d’organismes pour étoffer son conseil d’administration et insuffler un esprit nouveau. Elle demeura une association de personnes physiques mais devint en fait une association d’organisations qui déléguaient leurs représentants pour constituer l’assemblée générale d’où étaient issus le conseil et le bureau. Voici la liste des membres : l’Institut Saint-Serge, la Fédération protestante de France et son Service biblique, la Fédération biblique catholique mondiale, le Service biblique catholique Évangile et Vie (créé en 1970), l’ACFEB, les délégués catholiques, orthodoxes et protestants à l’œcuménisme, la BOSEB, la TOB (ses auteurs), les éditions du Cerf, l’Alliance biblique française, la Société biblique française, le Fonds TOB-Suisse, et quelques personnes à titre personnel.

À partir de 1985 une triple perspective fut ouverte : 1) la révision de la TOB ; 2) le financement et l’expédition de 10 000 exemplaires de la TOB révisée dans le tiers-monde francophone ; 3) la réalisation d’une Concordance.

Ces nouveaux projets impliquaient un budget important. La campagne de dons fut relancée avec l’appui des autorités de chaque Église. Sur les années 1986 à 1990, L’AORB put ainsi récolter environ 1 400 000 FF. La Société suisse, de son côté, s’engageait pour un tiers des dépenses.

En 1988, la TOB révisée parut en un seul volume, « avec notes essentielles » d’un côté et « avec notes intégrales » de l’autre. Elle prenait en compte les desiderata des lecteurs et avait amélioré l’harmonisation d’ensemble.

Afin de rappeler la place de la Bible dans le patrimoine spirituel de l’humanité, sa parution fit l’objet d’une séance solennelle à l’Unesco (Paris) le 3 novembre 1988. Puis il y eut deux célébrations liturgiques, l’une à Notre-Dame de Paris et l’autre à Saint-Pierre de Genève.

En 1990, 5 000 exemplaires de la TOB parvenaient dans les pays du tiers-monde et les années suivantes le chiffre de 10 000 fut atteint.

1985-1993 : le chantier de la Concordance

La réalisation d’une Concordance était apparue comme une nécessité pour l’étude, à côté d’une TOB désormais reconnue pour sa rigueur. Il s’agissait de fournir au lecteur les moyens de retrouver aisément un mot, une formule, un verset et de rapprocher les passages apparentés. L’ouvrage devait contenir l’indication des mots hébreux, araméens ou grecs, correspondant à chaque mot français. Seraient ajoutés trois index (hébreu, araméen et grec) qui donneraient pour chaque mot toutes les traductions françaises par lesquelles il est rendu dans la TOB.

Les possibilités techniques de l’informatique devaient faciliter et accélérer la réalisation du projet. Dès 1986, les éditions du Cerf, la Société biblique française et la sous-commission des finances « Concordance-TOB » prenaient contact avec le Centre Informatique et Bible (CIB) de l’abbaye de Maredsous dirigé par le père Ferdinand Poswick. Un accord fut réalisé le 27 mai 1991 et finalisé le 8 juin 1993. Le CIB put fournir la lemmatisation du texte révisé de la TOB ainsi que celle des textes bibliques en langues originales.

Sous la direction du professeur Samuel Amsler, de l’Université de Lausanne, une équipe de biblistes choisis par l’AORB se mit au travail. L’AORB, conjointement avec le Fonds TOB-Suisse, assurait le financement. Les éditions du Cerf et la Société biblique française restaient les éditeurs de l’ouvrage.

Celui-ci nécessita plus de sept années de labeur. Il n’aurait pas vu le jour sans le dévouement et la compétence de biblistes et informaticiens de différentes Églises et le soutien jamais démenti de nombreuses paroisses, communautés et fidèles, par leurs dons et leurs prières, en France et en Suisse. La Concordance de la traduction œcuménique de la Bible fut présentée officiellement le 4 novembre 1993 au temple de l’Étoile à Paris sous le patronage du Conseil d’Églises chrétiennes en France.

À la fin de 1993, deux des objectifs que l’AORB s’était fixés étaient donc atteints : la révision de la TOB et la réalisation de la Concordance. Demeuraient bien sûr le soutien annuel à la BOSEB et l’envoi de bibles dans le tiers-monde.

Disons ici que le budget annuel de l’AORB est alimenté, d’une part, par le remboursement des sommes affectées à la fabrication de la Concordance, sommes avancées tant par l’AORB que par le Fonds TOB-Suisse (récupération établie sur chaque exemplaire vendu) et, d’autre part, par la générosité des groupes œcuméniques qui se réunissent chaque année pendant la Semaine de prière pour l’Unité des chrétiens en janvier. L’AORB sollicite ainsi chacun des 130 à 200 groupes enregistrés : les réponses varient évidemment chaque année. Mais les dons reçus permettent de faire face aux besoins et d’envisager l’avenir.

1999-2004 : la révision du Pentateuque

Le 9 mars 1999, l’assemblée générale mettait à l’ordre du jour l’une des questions, présentée par le pasteur Jean-Pierre Monsarrat, alors co-président protestant de l’AORB, ancien président du Conseil national de la Fédération protestante de France, question qui agitait le bureau depuis de nombreuses années : la nécessité d’apporter des modifications à la présentation des livres du Pentateuque.

Depuis vingt-cinq ans, en effet, les sciences bibliques avaient fait d’importants progrès et il paraissait indispensable de tenir les lecteurs de la TOB au courant des recherches, des hypothèses et des résultats acquis. Un sondage auprès des professeurs d’exégèse en France et en Suisse aboutissait au même constat. Pour demeurer un instrument scientifique toujours actuel, il était temps de revoir sinon la traduction du moins les introductions du Pentateuque.

Cela fut réalisé par une équipe œcuménique dirigée par les professeurs Jacques Briend, de l’Institut catholique de Paris, et Thomas Römer, de l’Université de Lausanne. Dans un premier temps, l’AORB décida d’en faire un ouvrage à part, intitulé Le Pentateuque. Les cinq livres de la Loi. Publié, comme toujours, par les éditions du Cerf et la Société biblique française, il parut en 2003. Il fut présenté le 13 novembre 2003 à l’Institut catholique de Paris et le 23 janvier 2004 au Conseil Œcuménique des Églises, à Genève. En 2004, une nouvelle édition de la TOB intégra à l’ensemble de la Bible ce Pentateuque renouvelé.

Durant toutes ces années et jusqu’à aujourd’hui, l’AORB, en plus des objectifs permanents, a maintenu son action d’aide à la recherche biblique et à la production d’ouvrages, sous forme de subventions ou de prêts remboursables sans intérêts. Comme exemples, on peut citer, en 2005, une aide à la publication de L’Évangile selon Marc de Camille Focant (premier ouvrage d’une nouvelle collection de commentaires du Nouveau Testament aux éditions du Cerf) et, en 2008, une subvention à un colloque de l’Institut Saint-Serge sur « Les traductions de la Bible et les orthodoxes ». Il y eut également des prêts temporaires pour faciliter de nouvelles éditions de la TOB et pour la publication de l’Ancien Testament interlinéaire hébreu-français par la Société biblique française en 2007.

2004-2010 : la deuxième révision générale

Le 28 avril 2004, une nouvelle révision générale de la TOB fut décidée à la suite d’un rapport du pasteur Jean-Marc Babut. Des retouches ponctuelles suggérées par certains lecteurs semblaient justifiées. D’autres modifications envisagées étaient plus systématiques comme la traduction des noms divins dans l’A.T. ou celle du grec Ioudaioi dans l’Évangile de Jean. Des équipes œcuméniques furent constituées. Elles ont bénéficié de la compétence du père J. Briend et du pasteur J.-M. Babut lui-même, qui a coordonné l’ensemble du travail. Au total, il y eut 2 000 interventions plus ou moins importantes.

Le projet s’élargit alors de façon inattendue. Le 17 avril 2008, l’assemblée générale retint une suggestion de l’Institut orthodoxe Saint-Serge : intégrer dans cette nouvelle édition les livres bibliques de la Septante absents des bibles protestantes et catholiques mais reconnus par la tradition orthodoxe. Retenir la suggestion revenait à réaffirmer la dimension œcuménique de la TOB. Tous les chrétiens allaient avoir accès à des textes anciens commentés par les Pères de l’Église et, pour certains, utilisés dans les liturgies des différentes Églises.

L’assemblée générale en accepta le principe et le financement. L’initiative de l’AORB reçut les encouragements des autorités religieuses, tant du côté orthodoxe que des côtés catholique et protestant. Pour lever toute ambiguïté, il était seulement demandé que ces textes de la tradition orthodoxe soient clairement authentifiés et insérés après les « deutérocanoniques » présents jusqu’alors dans la TOB. Le professeur Stefan Munteanu, de l’Institut Saint-Serge, assisté d’un conseil scientifique œcuménique, piloterait l’ensemble du travail.

Et demain ?

Plusieurs fois, au cours de son histoire, l’AORB s’est interrogée sur son avenir. En 1989, le pasteur Jacques Maury expliquait déjà que la réalisation de la TOB « avait sûrement contribué à une avancée de l’œcuménisme » et il insistait sur la nécessité de montrer que la collaboration biblique se poursuivait dans nos Églises. « Le mouvement engagé, disait-il, doit continuer pour coordonner, développer et stimuler le travail biblique en commun. » On décida d’interroger le Conseil d’Églises chrétiennes en France (CECEF) : sur quel axe situer l’AORB lorsqu’elle aura mené à terme son programme actuel ? Devait-on envisager de nouveaux projets tels que la création d’un centre d’information biblique grand public ou la réalisation de commentaires bibliques ?

Le CECEF répondit qu’il existait divers organismes tant du côté catholique que protestant qui portaient des projets semblables. Il suggérait d’orienter la réflexion vers la création d’une Fondation, œcuménique dans sa source et dans son objet. En fait, à l’époque, l’AORB avait sur le métier le projet de la Concordance et cet objectif à court terme mobilisait les énergies et les fonds disponibles. Le CECEF y apporta d’ailleurs un soutien explicite en lançant un appel pour la collecte de fonds dans la revue Unité des chrétiens d’octobre 1990.

Au fil des conseils d’administration et des assemblées générales de ces dernières années, les idées ne manquent pas. Ainsi, en 2008, l’épuisement de la première édition de la Concordance a provoqué un long débat : devait-on se lancer dans une coûteuse réédition ? La révision 2010 se profilant, comment allait-on intégrer les modifications ? Pour un meilleur service des lecteurs, fallait-il passer du support papier au support informatique – CD-Rom ou Internet ? etc. Rien n’est encore décidé. Mais l’AORB veut demeurer présente dans le tissu du travail biblique œcuménique et rester en phase avec les besoins des utilisateurs de la TOB et de la Concordance.

Elle ne néglige pas pour autant les autres objectifs inscrits dans ses statuts depuis les origines : 1) soutenir la BOSEB par une subvention annuelle et 2) relancer les dons lors de la Semaine de prière pour l’Unité des chrétiens en janvier, afin d’offrir des exemplaires de la TOB à des Églises ou des institutions théologiques qui n’ont pas les moyens de les acheter.

« L’action de l’AORB n’a de sens, disait le pasteur J. Maury dans une lettre du 27 avril 1990 au CECEF, que si elle s’inscrit clairement au service de l’ensemble de la communauté chrétienne. » Au cœur de la mission des Églises, l’enjeu reste d’importance.

 

Mgr Paul Guiberteau [1]

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[1] Mgr Paul Guiberteau (1924-2010), prêtre du diocèse de Nantes, a été secrétaire général de l’Enseignement catholique de 1981 à 1986 et recteur de l’Institut catholique de Paris de 1986 à 1992. Il a succédé au père A.-M. Carré comme co-président catholique de l’AORB de 1992 à 2010. Il est décédé juste avant la parution de la révision 2010 qu'il avait encouragé de toutes ses forces.